XIX
Madame Récamier partit de Lyon pour l'Italie, afin de ne pas assister aux catastrophes de sa patrie. Ballanche cette fois ne put la suivre; ses pénibles occupations de libraire, dans lesquelles il remplaçait son père mourant, retinrent sa personne, mais non son âme; cette âme voyageait partout où allait sa nouvelle amie. La correspondance entre Juliette et lui fut de tous les jours. Ballanche n'avait rien de ce qui distrait une pensée d'une idole; aussitôt après la mort de son père, Ballanche, comme l'homme de l'Évangile, vendit tout pour s'attacher comme une ombre aux pas et au sort de sa belle compatriote.
Madame Récamier habita à Rome la maison de _Canova_, le grand statuaire de ces deux siècles. C'était Aspasie chez Phidias. Canova chercha en vain, quoique si gracieux, à reproduire la grâce infinie de ce visage; il échoua, comme échouent tous les ciseaux devant l'expression qui vient de l'âme et non de la matière. Son hôtesse et lui passèrent une délicieuse saison à _Tivoli_ et à _Albano_ dans les maisons de campagne de Canova; c'est là que cette femme, mondaine jusque-là, apprit à contempler la nature et à rêver; madame de Staël l'avait troublée par sa politique, Canova et Albano la calmèrent par leur poésie. Sa beauté prit un caractère grave et pensif que les ruines de Rome donnent au regard qui les contemple longtemps. Les Françaises les plus rieuses contractent la mélancolie de ces sépulcres en les fréquentant un peu longtemps.
Un jeune et noble admirateur, le prince de Rohan (depuis archevêque de Besançon, mort de ses aspirations vers le ciel), la fréquenta assidûment à Rome. Il était alors attaché par je ne sais quel service d'honneur à la cour de la reine de Naples, soeur de l'empereur Napoléon. Je l'ai beaucoup connu et j'ai gardé de lui un souvenir reconnaissant. C'était alors une des plus gracieuses figures d'hommes de race qu'on pût rêver. La charmante reine de Naples, Caroline Bonaparte, était fière d'avoir près d'elle un pareil ornement de sa cour. Elle le traitait avec une prédilection qui aurait pu promettre une amitié de reine, si le futur cardinal, qui se nommait alors le _prince de Léon_, avait vu dans les plus belles femmes autre chose qu'une délectation du regard; mais il était aussi réservé et aussi scrupuleux de coeur que de visage: ses relations avec madame Récamier à Rome et à Naples ne furent que de tendres égards de société qui ne s'élevèrent jamais jusqu'à la passion. Il aimait à séduire les yeux et les oreilles plus qu'à posséder les coeurs; c'est l'homme doué de la plus innocente coquetterie d'esprit et de figure que j'aie jamais connu; tel il était alors à Naples sous l'habit de cour, tel je l'ai vu plus tard sous l'uniforme de mousquetaire de Louis XVIII, tel sous le costume d'archevêque, apportant le même apprêt à plaire dans le salon, dans la revue, qu'à l'autel. Son visage d'Antinoüs, ses cheveux parfumés, ses vêtements élégants, ses attitudes étudiées pour l'effet, sans mélange visible d'affectation, le faisaient remarquer partout; son esprit très-cultivé aimait le beau dans les lettres et dans les arts comme dans la toilette; il sentait vivement la poésie et la piété, cette poésie des âmes tendres.
Marié, à son retour d'Italie, à une jeune femme digne de lui, il la perdit un jour de bal par une catastrophe qui assombrit sa vie: elle fut brûlée en se parant pour une fête; elle ne lui avait pas encore donné d'enfant; il se réfugia dans la dévotion; cette dévotion était sincère, quoique toujours élégante. Son nom lui promettait le cardinalat, sa vertu lui promettait le ciel. Les terreurs imaginaires de la révolution de Juillet le précipitèrent dans la tombe. Il mourut en saint, laissant une mémoire sanctifiée comme sa physionomie.