XXI
Après ces scènes de palais, madame Récamier revint dans son salon de Paris. Toute l'Europe y affluait avec les chefs des armées alliées; elle y retrouva tous ses amis et un grand nombre de nouveaux admirateurs. Lord Wellington fut de ce nombre; mais, blessée d'un mot de Suétone échappé au vainqueur de Waterloo, elle renonça à le voir, de peur d'avoir à se réjouir, devant un étranger, des désastres de Napoléon, son persécuteur.
Sa liaison avec madame de Staël, rentrée de l'exil par la même porte, se renoua plus intime que jamais; elle trouva de la grâce aussi à se lier avec la reine Hortense, détrônée et devenue duchesse de Saint-Leu par une faveur royale de Louis XVIII. En 1815, madame de Krudener, sibylle mystique attachée à l'esprit de l'empereur Alexandre de Russie, la rechercha; mais madame Récamier n'avait rien des sibylles que la beauté. Elle perdit son amie madame de Staël. La Providence lui renvoya Ballanche, affranchi de ses devoirs par la mort de son père. De ce jour elle eut en lui un frère inséparable de sa personne et de ses pensées.
Ce fut à cette époque (1819) que M. de Chateaubriand, alors dans toute la fièvre de ses triples ambitions de gloire, de puissance et d'amour, commença à jouer un rôle dans la vie de madame Récamier. Il avait désiré vendre en loterie, par des billets placés de complaisance chez ses partisans, sa petite propriété de la _Vallée aux Loups_; la France, qui n'est prodigue que d'engouement, n'avait pas pris trois billets; Mathieu de Montmorency, quoique peu riche, avait acheté à lui seul cette petite maison à un prix d'ami. C'était sans valeur autre que la valeur poétique: la trace qu'un homme de génie laisse au lieu qu'il habita sur ce sable est éternelle. Une cabane de bûcheron ornée, au milieu d'un bois, voilà cette demeure; j'y suis allé bien souvent, vers ce temps-là, passer des matinées d'été avec le duc Mathieu de Montmorency et son élégante fille, mariée avec le fils du duc de Doudeauville. Cela n'avait d'autre prix que le silence, un peu d'ombre et un peu d'eau, valeur de poëte!
Cette maisonnette fut louée par madame Récamier. Mathieu de Montmorency l'habita quelque temps avec elle. La duchesse de Broglie, la plus scrupuleuse des femmes, badine innocemment de cette cohabitation dans un de ses billets du matin à madame Récamier.
«Je me représente votre petit ménage de Val-de-Loup comme le plus gracieux du monde; mais, quand on écrira la biographie de Mathieu dans la vie des saints, convenez que ce tête-à-tête avec la plus belle et la plus admirée femme de son temps sera un drôle de chapitre. _Tout est pur pour les purs_, dit saint Paul, et il a raison. Le monde est toujours juste; il devine le fond des coeurs. Il ajoute au mal, mais il ne l'invente jamais; aussi je crois que l'on perd sa réputation par sa faute.»
Cette circonstance établit entre Juliette et M. de Chateaubriand des rapports de société; ces rapports devinrent promptement passion dans l'âme passionnée du poëte, goût et orgueil dans l'âme platonique de madame Récamier. À la ville elle habitait une maison qui lui appartenait, rue d'Anjou, et qui représentait sa dot.
«Dans le jardin de cette maison, dit M. de Chateaubriand, il y avait un berceau de tilleuls entre les feuilles desquels j'apercevais un rayon de lune lorsque j'y attendais Juliette; ne me semble-t-il pas que ce rayon est à moi, et que, si j'allais sous les mêmes abris, je le retrouverais? Je ne me souviens pas tant du soleil que j'ai vu briller sur bien des fronts!»