‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 59 sur 194 · XXVII

XXVII

Toutes ses lettres de cette date sont pleines de fièvre ou de dégoût. Il voulait aller au congrès de Vérone, qui se préparait, pour traiter les affaires d'Italie. Ce congrès, où il comptait briller et séduire, devait être pour lui le marchepied du ministère des affaires étrangères; il se sert tour à tour de l'amitié dévouée et de l'enthousiasme pur de madame la duchesse de Duras pour son talent, de l'affection habile de Juliette, de l'amitié confiante de M. de Montmorency, pour forcer la porte du congrès. Cette ambition altère péniblement l'atmosphère de tendresse qui respire dans ces lettres d'ami intéressé, d'amant ambitieux, d'homme d'État agité; il n'y a rien de plus pénible à lire que deux passions qui se combattent et qui se neutralisent dans un même coeur. Malheur aux amies d'hommes d'État! Le découragement et la tristesse ramènent seuls M. de Chateaubriand au ton vrai de la tendresse. La mélancolie dans ces lettres a des soupirs qui ressemblent à la passion:

«Ma raison secrète pour désirer d'aller au congrès, c'est de revenir près de vous. Dans huit jours, peut-être, je serai dans la petite cellule!»

«L'affaire est faite!» s'écrie-t-il le 3 septembre; «l'idée de vous revoir fait battre mon coeur! Je vous verrai avant tout le monde!»

Disons cependant ici une chose que madame Lenormant ne dit pas, et qu'elle ne pouvait pas dire: c'est qu'une autre personne à Londres, mal cachée sous le rideau de la discrétion officielle, partageait, si elle ne la possédait pas, l'attention de M. de Chateaubriand. Le bruit public qui traversait le détroit pouvait déjà donner quelque ombrage à la recluse de l'Abbaye-aux-Bois.

Nous avons connu cette belle personne, célèbre aussi par un talent européen; nous en avons également connu deux autres, honorées de cette amitié, l'une restée dans une mystérieuse obscurité jusqu'à aujourd'hui; l'autre, femme toute politique, d'un esprit, d'une insinuation et d'un éclat qui pouvaient rivaliser avec les héroïnes les plus illustres de la Fronde.

Madame Récamier ne put sans doute ignorer toutes ces inconstances de goût qui ne furent peut-être pas des inconstances de coeur; nous croyons, sans oser l'affirmer, que le chagrin qu'elle dut en ressentir explique seul son éloignement de Paris et son second voyage à Rome, à l'époque la plus triomphante du séjour de M. de Chateaubriand à Paris. Il en coûtait trop sans doute à l'amie fidèle et négligée de contempler de près les négligences de son ami. Il est difficile d'expliquer autrement certaines excuses à double sens de M. de Chateaubriand dans ses lettres subséquentes. Cela bien entendu, lisons encore.