‹ Cours familier de Littérature - Volume 09Chapitre 8 sur 194 · X

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Telle m'apparut dans ce coup d'oeil la femme qui causait en se retirant avec la duchesse de Devonshire; à peine eus-je le temps de voir, comme on voit des groupes d'étoiles dans un ciel de nuit, un front mat, des cheveux bais, un nez grec, des yeux trempés de la rosée bleuâtre de l'âme, une bouche dont les coins mobiles se retiraient légèrement pour le sourire ou se repliaient gravement pour la sensibilité; des joues ni fraîches ni pâles, mais émues comme un velours où court le perpétuel frisson d'un air d'automne; une expression qui appelait à soi non le regard, mais l'âme tout entière; enfin une bonté qui est l'achèvement de toute beauté réelle, car la beauté qui n'est pas par-dessus tout bonté est un éclat, mais elle n'est pas un attrait. L'attrait était le caractère dominant et magique de cette figure; le regard s'y collait comme le fer à l'aimant; c'était une physionomie aimantée: elle aurait enlevé une enclume au ciel.

La taille n'était ni élevée ni petite; on ne songeait pas à la mesurer, mais à l'admirer; elle paraissait à volonté grande ou petite; elle avait autant d'harmonie que le visage. Elle n'était plus très-jeune à cette époque, mais on ne songeait pas non plus à demander son âge. Elle avait aux yeux l'âge qu'on voulait, car les âges étaient réunis dans ses traits: grâce d'enfant, gravité noble d'âge mûr, mélancolie du soir, sérénité d'immortalité, tout y était selon le pli de lèvres ou de sourcils que donnait la conversation au visage; comme dans les instruments bien accordés le mode change le ton, le mouvement changeait l'impression. On ne pouvait pas dire non plus à quel âge on l'aurait mieux aimée, car chacune des années qu'elle avait traversées semblait avoir laissé une beauté propre à la saison de la vie qui apporte et remporte quelque chose à la femme; en sorte qu'on ne voyait pas en elle une date, mais une permanence de la beauté accomplie.

Son costume faisait aux yeux partie de sa personne; il ne la parait pas, il la vêtissait; on voyait qu'elle n'y avait pas songé, ou, si elle y avait songé, elle n'avait eu en vue que de la faire entièrement oublier ou de la confondre avec elle-même dans un tel accord de forme et de couleurs que sa robe et elle ne fissent qu'un dans le regard. La parfaite harmonie, c'était en tout le caractère de cette femme harmonique. Elle portait ce jour-là, et je l'ai presque toujours vue depuis, une robe à plis flottants de soie grise, nouée par une ceinture noire et montant en chaste tunique jusqu'à son cou; ses souliers de soie sombre disparaissaient sous les bords un peu traînants de sa robe; un châle oriental de couleur blanche recouvrait ses épaules et serrait sous une contraction de ses coudes sa taille élancée; un chapeau de paille de Florence aux larges ailes flottantes ombrageait sa tête, contrastant par sa nuance légèrement dorée avec le blond sombre de ses cheveux et avec les tons marbrés du front et des joues; elle roulait dans une de ses mains les bouts d'un large ruban puce qui descendait comme de la gance d'un chapeau de berger jusqu'à sa ceinture.

Ce costume semblait être tombé des doigts distraits de la Mode tout exprès pour une personne de cet âge; l'art de la femme alors est de s'effacer de peur que sa parure ne l'efface; heure du demi-jour dans les soirs d'automne où l'on n'allume pas encore la lampe pour jouir de ce qu'on appelle familièrement de _l'entre chien et loup_ du jour mourant.