XXV
Pendant ces absences, madame Récamier lui conservait ou lui recrutait d'anciens ou de nouveaux amis, pour que son salon le rappelât et le retînt par tous les agréments du coeur, de la poésie, de l'art. Indépendamment de Ballanche, d'Ampère, de Sainte-Beuve, de M. de Fresnes, son jeune et spirituel parent, de Brifaut, on y rencontrait Émile Deschamps, l'agrément et la conversation personnifiée dans la science des lettres et dans la bonté fine du coeur. On accusait alors madame Récamier d'indiquer impérieusement à l'opinion les candidats à l'Académie française. Le reproche n'était pas fondé; son esprit, qui ne songeait qu'à l'attrait, n'était propre ni à l'intrigue ni à l'empire. Mais pourquoi n'eût-elle pas couronné la vie toute studieuse et toute poétique d'Émile Deschamps, ce Saint-Évremond charmant des salons de Paris, en briguant pour lui le fauteuil de La Fare, de Quinault, de Ducis? Il n'est pas bien aux corps littéraires de laisser des injustices ou des ingratitudes à réparer à l'histoire de leur temps.
Presque tous les amis de madame Récamier entrèrent, en effet, successivement à l'Académie; ce n'était pas qu'elle en ouvrît les portes, mais c'est que l'élite des bons et grands esprits aimables était attirée tour à tour par le charme grave de son salon; ils croyaient se consacrer aux regards de la postérité en illuminant leurs fronts d'un rayon du front olympien de M. de Chateaubriand.
L'homme du siècle des Bourbons se reposait enfin là, en jouissant de son beau soir et en attendant la mort sur sa chaise curule comme les derniers des Romains. Quelques courses d'été, ici ou là, interrompaient seules ses assiduités à l'Abbaye-aux-Bois, et donnaient occasion à des restes de correspondance entre les deux amis. Ces billets sont les dernières gouttes d'un coeur trop plein qui se vide sans plus songer à brûler ou à retentir dans un autre coeur à l'unisson. On ne saurait trop remercier la nièce attentive de madame Récamier de les avoir recueillis; ils sont mille fois plus précieux que les correspondances rhétoriciennes des _Mémoires d'Outre-Tombe_. La rhétorique était le vice de M. de Chateaubriand, dans la foi, dans le royalisme, dans les actes comme dans le style. La rhétorique tombait devant l'âge: on ne déclame plus devant Dieu; il sentait l'approche de la vérité suprême, le néant de nos ambitions et de nos vanités; il devenait plus sincère et plus naturel en cessant de poser et de phraser pour le monde.
On trouve ce caractère de sincérité et de renoncement aux vanités du style dans ses derniers billets à son amie. La note vraie remplace la note sonore. Il doit à l'amitié de madame Récamier les accents du soir plus touchants que ceux du matin; l'imagination s'éteint, l'âme s'épanche; on sent le recueillement dans ces adieux. Il ne retrouve un peu d'emphase que dans des lettres d'apparat qu'il écrit du château de Maintenon, appartenant à la maison de Noailles, où l'ombre de Louis XIV leur communique un cérémonial de phrases et de descriptions (_genius loci_) qui éblouissent sans toucher. C'est un dernier sacrifice à l'attitude et au _décorum_, ce défaut de sa vie; partout ailleurs il est simple et vrai.
Lisez ce mot à madame Récamier, dont il a trouvé la porte fermée. Ce mot frémit d'un frisson de mortelle angoisse:
«J'apporte encore ce billet à votre porte pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur, en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»
Et quelques jours plus tard:
«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi ma santé est entre vos mains, songez-y.»
Et plus loin, pendant une absence:
«Vous êtes partie; je ne sais plus que faire; Paris est désert moins sa beauté. Où vous manquez tout manque, résolutions et projets. Tout est fini, vie passée comme vie présente. Allons en Italie, du moins le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.
Je suis allé hier dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand et Hyacinthe (son secrétaire); je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu il y a longtemps bien des années: je ne les y ai pas retrouvées...; sans vous je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil.»
Il retrouvait cependant un peu de déclamation et de faux enthousiasme en parlant dans quelques billets de ce Napoléon qu'il avait jadis écrasé vivant d'invectives dans ses brochures et qu'il déifiait aujourd'hui d'apothéoses: c'était le ton du jour; il fallait, pour être de mode, affecter de confondre l'idolâtrie du despotisme militaire avec le fanatisme de la liberté: mêlée menteuse d'opinions et de principes, de morts et de vivants, où _Dieu reconnaîtra les siens_, comme dit le proverbe.
«Après vingt-cinq ans,» lui écrivait le jeune Hugo qui s'éblouissait alors de sa propre splendeur, «après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes: NAPOLÉON et CHATEAUBRIAND. Trouvez bon que je dépose quelques vers à votre porte; depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre qui me les a inspirés.»
--«Monsieur, répondait Chateaubriand, je ne crois point à moi, je ne crois qu'en Bonaparte!»