‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 105 sur 158 · XXVIII

XXVIII

Mais voilà qui étonne:

À mesure que le premier consul s'approche du trône, l'influence pacifique du grand diplomate baisse. La politique de la violence succède à celle de la paix. M. de Talleyrand n'est plus que le ministre officiel d'une diplomatie passionnée et menaçante qui porte encore son nom, mais qui n'est plus sienne; il continue à tort de la servir sans pouvoir la tempérer. Cette diplomatie d'état-major n'a plus besoin de cabinet; ses notes sont des boutades aux Tuileries, des victoires sur terre, des défaites sur mer. L'Angleterre elle-même, déjà lasse de la paix d'Amiens, revient à M. Pitt, et donne cette fois de sérieux motifs à la rupture de cette paix. La guerre à mort est désormais la seule diplomatie entre les deux peuples. L'alliance libérale rêvée en 1789 par Mirabeau, M. de Talleyrand et les grands patriotes anglais, pour l'expansion de la philosophie et de la liberté dans le monde, est noyée dans des ressentiments implacables; Bonaparte les résume dans son nom. Le camp menaçant de Boulogne est sa seule négociation à l'extérieur; il voit partout des complots britanniques et des assassins soldés contre lui par l'or de l'Angleterre. Pichegru, George, Moreau, l'un transfuge de la république, l'autre séide de la royauté, le dernier héros dépaysé dans une intrigue, lui semblent des instruments de crime façonnés par le cabinet de Londres pour substituer le poignard à la guerre loyale. Il se trompe: un gouvernement de publicité ne solde pas d'attentats. L'enlèvement du duc d'Enghien et le meurtre de ce malheureux et innocent jeune homme répondent par un crime réel à ces crimes supposés de M. Pitt.

Les historiens et les pamphlétaires bonapartistes ont voulu rejeter ce sang sur le prince de Talleyrand pour en laver la main de leur idole: atroce et lâche calomnie que la postérité n'acceptera jamais.

Que M. de Talleyrand ait été interrogé par le premier consul pour savoir si l'enlèvement d'une poignée de conspirateurs inconnus sur le territoire de Bade, à quelques pas de la frontière française, entraînerait une guerre générale de la Russie, de la Prusse, de l'Autriche contre la France, et que le ministre des affaires étrangères ait répondu au premier consul qu'un si grand incendie ne serait pas allumé par une si faible étincelle, voilà le vraisemblable, et, selon toute apparence, voilà le vrai.

Mais que M. de Talleyrand ait suggéré l'enlèvement, contre le droit des nations, d'un prince de la maison de Bourbon, dont il ne connaissait pas même le nom et l'existence à Ettenheim; qu'il ait fait plus, qu'il ait conseillé au premier consul le meurtre, sans phrase et sans sursis, de cette victime de la précipitation et de l'ambition: voilà la calomnie.

De tels crimes ne se conseillent pas, ils s'improvisent sous l'empire d'une passion ou d'une peur. Il faut un intérêt brûlant et implacable comme le crime lui-même pour le concevoir et pour l'exécuter. Où était l'intérêt de M. de Talleyrand au meurtre d'un prince de la maison de Bourbon, contre laquelle il n'avait ni ressentiment ni haine? Où était la férocité de caractère d'un homme doux, et à qui on a pu reprocher des vices, des intrigues, mais du sang, jamais? Où était pour un tel homme, courtisan et grand seigneur prévoyant par excellence, la nécessité de jeter ce sang de Bourbon entre l'avenir et lui, et de se rendre à jamais impardonnable par une dynastie dont le retour possible était plus probable alors que jamais? Non, M. de Talleyrand a pu être souvent le conseiller d'une politique, jamais le conseiller d'un meurtre. Les seuls complices de ce meurtre furent les exécuteurs; et ce sont précisément ces exécuteurs qui en ont accusé sa main pour masquer leur main: mais ce sang, qu'on s'efforce vainement de laver sur leurs noms, s'y attachera comme une éternelle vengeance. Ils sont trois qui ont prêté leur déplorable complaisance à l'attentat: qu'ils en portent le poids devant Dieu et devant les hommes! Ils en ont reçu la récompense de leur vivant: qu'ils en reçoivent le salaire dans la postérité. Je n'ai pas besoin de les lui nommer: elle les sait.