‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 116 sur 158 · XXXIX - XL

XXXIX - XL

Cet avis porta des fruits de paix deux ans après; il aurait fondé un équilibre européen dont la France et l'Autriche auraient tenu les poids dans leurs mains réunies, si Napoléon avait pu être jamais lui-même un homme d'équilibre. Où penchait sa volonté il fallait que penchât le monde: le monde ou lui ne pouvaient manquer d'être bientôt brisés.

M. de Talleyrand, après ce dernier conseil vraiment diplomatique donné loyalement à Napoléon, disparut de la scène d'action.

On ne peut lui demander compte du délire d'un grand homme, ni des négociations désespérées et contradictoires. Le monde diplomatique, depuis son absence, était livré au favoritisme et à l'incapacité: _Quos vult perdere dementat!_ Les armées de Napoléon étaient détruites; la France n'en avait plus dans sa population tarie de sang; le Rhin était franchi par la coalition du Nord; les Pyrénées, par les Anglais et les Espagnols; 1814 se levait comme le jour du jugement sur l'univers politique. Napoléon errait, coupé de sa capitale, avec trente ou quarante mille généreux soldats, débris de tant de millions d'hommes, objet de pitié, d'admiration, mais non de ralliement.

La France ne se levait pas à sa voix: elle le regardait comme on regarde un gladiateur bien lutter et bien mourir; mais elle avait séparé sa fortune de la sienne. Le ressort même du patriotisme s'était affaissé sous sa main; pourquoi? C'est que derrière tant de sacrifices on ne voyait plus de système; toute diplomatie était morte pour la France avec les armées si mal employées de Napoléon. La France, en promenant ses regards sur ses hommes politiques, n'en voyait plus qu'un qui pût s'interposer entre elle et les cours étrangères, et cet homme était dans la disgrâce et dans l'isolement; mais, quand un homme de génie redevient nécessaire à un peuple, quelque disgracié et quelque isolé que cet homme soit dans son obscurité, la pensée publique le replace vite en évidence, et le regard involontaire de toute une nation, en se portant sur lui, l'illumine comme un phare sur l'écueil où la patrie va sombrer. Tel fut, au moment suprême, le sort de M. de Talleyrand.