‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 12 sur 158 · II

II

Ici on perd de vue Roger. On revient à Angélique, l'amante de Roland. Elle est jetée par une suite de prodiges dans une île déserte; des corsaires l'enlèvent; elle est condamnée à être dévorée par un monstre marin. Roland, qui est occupé au siége de Paris, près de son oncle Charlemagne, gémit nuit et jour sur la destinée inconnue d'Angélique. Un songe l'avertit confusément des périls qu'elle court; il s'évade du camp, couvert d'une armure noire, pour la chercher dans tout l'univers. Charlemagne, indigné de ce lâche amour qui fait déserter l'armée à son neveu, envoie à sa poursuite _Brandimont_, ami de Roland. Brandimont est suivi par _Fiordalisa_, sa maîtresse, qui le poursuit à son tour de contrée en contrée. Cette chasse aux amants et aux maîtresses à travers le monde est une des conceptions héroï-comiques les plus habituelles à l'Arioste dans son poëme.

Roland, en courant après Angélique, traverse la Hollande; il y accomplit des exploits fabuleux en faveur de la belle Olympe, à laquelle il rend un trône. Instruit qu'Angélique va être dévorée par le monstre marin dans l'île d'Ébude, une des îles de la Zélande, il s'embarque pour cette île; mais il est prévenu par Roger. Roger a recouvré l'hippogriffe, ce Pégase de la chevalerie; il fend les airs sur ce coursier; il arrive à la plage de la mer où Angélique, enchaînée nue au rocher, attend le monstre marin qui va la dévorer. La description de la chaste nudité d'Angélique rappelle les plus belles statues de Vénus, vêtues de leur seule pudeur, et qui n'inspirent qu'une admiration aussi chaste que le marbre dont elles sont formées. «Ses larmes seules, dit le poëte, baignant les roses et les lis de son beau corps, attestaient qu'elle était animée.» Roger, à l'aspect de ces yeux éplorés, se souvient de sa chère Bradamante; son coursier replie ses ailes; Roger parle avec une respectueuse compassion, mêlée d'une galanterie chevaleresque, à Angélique: «Ô beauté céleste, faite pour porter seulement les fers avec lesquels l'amour mène ceux qu'il a enchaînés! quel est le misérable qui a pu flétrir de l'empreinte livide de ces anneaux de fer l'ivoire de ces bras et de ces mains?»

Angélique se colore à ces mots d'une couleur pudique; elle aurait couvert son visage rougissant de ses mains, si elles n'étaient rivées au dur rocher par des anneaux de fer; mais ses larmes, qui au moins pouvaient couler librement, tombèrent de ses yeux et voilèrent son visage, qu'elle s'efforça de cacher en le baissant sur sa poitrine. Elle commençait à chercher pour répondre des paroles entrecoupées à travers ses sanglots, mais elle ne put achever... Le monstre s'avançait à grand bruit des flots sur la mer, etc., etc.

Roger le foudroie en découvrant son écu magique, qui a la puissance d'éblouir et d'atterrer tout ce qui est frappé de son éclat; profitant de l'éblouissement du monstre engourdi, Roger déchaîne Angélique, la fait monter en croupe sur l'hippogriffe, part à travers les airs et ne peut s'empêcher de se retourner souvent pour admirer trop amoureusement celle qu'il a sauvée. Il fait abattre l'hippogriffe dans une clairière des forêts de chênes de la Bretagne française, prend Angélique dans ses bras et la dépose mollement sur l'herbe.

Angélique, exposée à d'autres dangers que ceux auxquels elle vient d'échapper, aperçoit heureusement au doigt de Roger l'anneau enchanté qui lui a été ravi jadis à elle-même. Cet anneau a la vertu de faire disparaître celui qui le met dans sa bouche. Elle le fait glisser subrepticement du doigt de Roger, distrait par son amour; elle le porte à ses lèvres, et elle s'évanouit aux regards pétrifiés du chevalier. Il parcourt à tâtons le bocage, croyant ressaisir la fugitive; il n'embrasse que l'air: Angélique était déjà loin de lui. Roger veut remonter au moins son cheval; mais l'hippogriffe a profité de sa liberté pour s'envoler on ne sait où. Ainsi, par cette fatale et coupable distraction, Roger a perdu à la fois son cheval, son anneau et sa maîtresse.

La description de l'asile qu'Angélique trouve chez un pasteur du voisinage est égale ou supérieure à la même scène décrite par le Tasse, quand Herminie se réfugie chez les bergers. On voit combien ces poëtes s'enviaient les uns aux autres ces poétiques inventions. Mais l'Arioste est le premier, et son tableau surpasse en sérénité et en fraîcheur toutes les pastorales du temps. Nous allons vous en traduire quelques stances; elles sont du nombre de celles que Thérésina elle-même pouvait entendre sans que la délicate pudeur de sa mère s'en alarmât pour son enfant.