XIV
Il n'y eut que trois tentatives folles, coupables et insignifiantes de propagande armée contre les gouvernements voisins par des bandes furtives et désavouées du gouvernement français, une incursion d'une poignée de Parisiens en Belgique, une incursion d'une poignée d'Alsaciens sur le territoire de Bade, une incursion d'une poignée de Savoyards et d'ouvriers lyonnais à Chambéry.
L'incursion en Belgique fut avortée aussitôt que conçue, par l'entente loyale entre les deux gouvernements.
L'invasion de Chambéry fut réprimée par le commissaire de la république à Lyon, le jeune Arago, qui se hâta de m'informer de cette violation de territoire.
J'offris moi-même au gouvernement sarde de prêter les soldats de la France au gouverneur de Chambéry, si ses carabiniers ne suffisaient pas pour expulser les envahisseurs.
L'invasion dans l'État de Bade fut dissoute immédiatement par les agents de la république envoyés par moi dans les États de Bade.
Aucun de ces gouvernements étrangers n'eut à accuser la république de ces fuites de gaz démagogique échappées de France par les fissures de notre territoire en ébullition.
Notre système diplomatique d'inviolabilité des peuples et des trônes en fut confirmé au lieu d'en être altéré; au lieu de demander une réparation, le cabinet républicain n'eut à recevoir que des remercîments. Il en fut de même à Londres, où la grande manifestation radicale des trois cent mille _chartistes_, qui était venue nous demander le concours de deux ou trois cent mille ouvriers français, ne reçut de nous que le refus le plus sévère de prêter un seul Français à des excitations de guerre civile contre un gouvernement avec lequel nous étions en paix.
Il en fut de même à Dublin, quand les fauteurs de l'insurrection irlandaise vinrent, par l'organe de leur chef, me sommer publiquement à l'hôtel de ville, à la tête d'un rassemblement populaire, d'appuyer l'insurrection de l'Irlande contre l'Angleterre. Ma réponse, publique aussi, fut la réprobation la plus éclatante de toute intervention de la république française dans les insurrections intestines d'une partie de la Grande-Bretagne contre la mère-patrie.
L'Angleterre devrait s'en souvenir aujourd'hui, où elle intervient à haute voix à Naples et ailleurs par les incitations de ses ministres dans leurs harangues, et par la présence de ses volontaires devant Gaëte, contre des princes avec lesquels elle est en paix; intervention insurrectionnelle qui est le droit public de la guerre civile et le droit des gens de l'insurrection.
La guerre est déplorable sans doute; mais elle est respectable quand elle est purement nationale, c'est-à-dire quand elle est le soulèvement spontané et quelquefois héroïque des opprimés contre les oppresseurs. La guerre civile, au contraire, portée, formulée, encouragée par un gouvernement étranger contre des gouvernements avec lesquels ce gouvernement étranger n'est pas en guerre, cette guerre civile-là n'a pas eu de nom jusqu'ici dans la langue de la diplomatie, dans le vocabulaire du droit public; elle en aurait un désormais, elle s'appellerait _la guerre britannique_. Malheur aux ministres qui trempent leurs noms, jusque-là honorables, dans le sang de cette diplomatie de l'insurrection par fantaisie, et de la guerre civile par volontaires!