‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 2 sur 158 · III

III

Nous sommes allé une fois à Ferrare, uniquement pour visiter la terre où l'Arioste chanta et la maison qu'il construisit du prix de ses chants; plus sage ou plus heureux que le Tasse, qui ne se construisit, dans la même ville, qu'une loge dans un hôpital de fous!

Cette maison d'Arioste est encore vide aujourd'hui, comme par respect pour sa mémoire: excepté une veuve ou un fils, qui oserait habiter la demeure d'un homme surhumain?

Elle est petite, étroite et basse, cette maison; sa façade en briques, percée d'une porte et de deux fenêtres, ouvre sur une longue rue solitaire et silencieuse, pareille aux rues désertes, quoique élégamment bâties, des quartiers ecclésiastiques de Rome. On dirait d'un long cloître de chanoines dans les environs d'une cathédrale. Un corridor fait face à la porte de la rue; une chambre à droite, une autre à gauche, forment tout le rez-de-chaussée; un petit escalier de pierre conduit par peu de marches au premier et seul étage de la maison. Là étaient la chambre et le cabinet de travail du poëte; les fenêtres prennent jour sur un petit jardin carré entouré d'un mur de briques et entrecoupé de plates-bandes d'oeillets. Ce jardin, quoique un peu plus grand, est tout à fait semblable aux petits parterres encaissés de hauts murs, qui sont attenants à chaque cellule de chartreux dans les vastes chartreuses d'Italie ou de France. Il y a autant d'herbes parasites sur le gravier des petites allées, autant de toiles d'araignées filées sur les arbres et sur les murs, autant de silence; seulement il y a plus de rayons de soleil pour égayer les passereaux gazouillant sur les tuiles rouges, et pour réchauffer le poëte, quand il y descendait dans le frisson de la composition.

Arioste était très-fier d'avoir pu construire avec une certaine élégance architecturale cet édifice pour ses vieux jours, du prix de ses vers. On le juge à l'inscription en lettres romaines qui surmonte la porte:

PARVA, SED APTA MIHI, SED NULLI OBNOXIA, SED NON SORDIDA, PARTA MEO SED TAMEN ÆRE DOMUS!

inscription qu'on peut traduire ainsi en vulgaire français:

«Maison petite, mais construite à ma convenance, mais n'enlevant le soleil à personne, mais d'une propreté élégante, et cependant bâtie tout entière de mes deniers personnels!»

Nous y restâmes plusieurs heures accoudé, tantôt à la fenêtre de la rue, tantôt à la fenêtre du jardin, nous faisant à nous-même la charmante illusion qu'Arioste allait rentrer, et que nous allions jouir d'une soirée d'entretien avec ce bon sens exquis, avec cette philosophie souriante et avec cette poésie fantasque qui s'appelèrent autrefois l'Arioste.

L'_Angelus_ qui sonnait en carillon dans les nombreux clochers de Ferrare et dans la tour carrée du palais des princes de la maison d'Este, nous arracha à cette illusion et nous rappela à l'hôtellerie.