VII
Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus recueillie dans son ombre, plus caressante à l'oeil qu'à l'ordinaire. Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant. Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un coup de crayon d'un paysagiste.
Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes. Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher, en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château, crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales d'étages.
Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas, croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.