‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 39 sur 158 · XIII

XIII

L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine, peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, _de la mort de ceux qui ont trop aspiré_. Decaine était las de mesurer l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre méconnue ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà mon oeuvre, jugez-moi!»

Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel, lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .