‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 45 sur 158 · XIX

XIX

Listz, attentif à cette conversation entre deux poëtes, poëte lui-même autant et plus que nous, donnait son assentiment à ces paroles. Les jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du groupe de chênes voisins, ne goûtaient pas ces froides dissertations; elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des chuchotements dont je comprenais le sens, le vif désir d'entendre, de la bouche de ce jeune et pâle poëte, quelques-uns de ces vers qu'elles ne connaissaient encore que par mon admiration:

«Vous voyez? dis-je à Laprade, on brûle du désir de vous entendre sous ces mêmes chênes; ils ont inspiré tant de vers que leurs échos, s'ils pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en rhythmes.

--Eh bien, je n'ai rien à refuser, dit-il en rougissant, à un si charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chênes et je les ai célébrés dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chênes de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'étonneront pas d'entendre les bénédictions d'un étranger sur leur tête et sur leurs racines.»

Comme pour lui répondre, les arbres frémirent par hasard d'un coup de vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du poëte s'agitèrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On eût dit d'un Ossian jeune, avant que l'âge eût blanchi sa barbe et aveuglé ses yeux inspirés. La voix du barde divin résonnait grave comme un souffle d'hiver à travers les troncs caverneux d'une forêt de Calédonie.

Laprade récita d'abord froidement, puis en s'animant peu à peu aux sons de sa propre voix, l'élégie sylvestre sur la mort d'un chêne:

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, au premier coup, retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

L'onde triste hésita dans l'urne des fontaines; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel; Et, quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel:

Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri; Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri.

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce, Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures, Oh! tu lui payais bien ton tribut filial! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois: Quand elle veut gémir d'une plainte infinie, Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc; Cet être harmonieux sera fumée et cendre, Et la terre et le vent se le partageront!

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté!

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles; Poëte vêtu d'ombre et dans la paix rêvant, Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles, Je porte haut ma tête et chante au moindre vent.

Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois ou quatre élégies viriles et pensives que le poëte amant des forêts nous récita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'éternité sur la terre qu'on nomme les cèdres ou les chênes. Laprade professe, dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et évidente que le Créateur a doué d'une âme tous les êtres. Partout où Laprade voit la vie, il voit l'âme; partout où il voit l'action, il voit la pensée. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines chrétiennes, et qui agrandit le Créateur en agrandissant son oeuvre, est une vérité vieille comme le monde, et qui ressemble à une audace, tant le monde moderne semble l'avoir oubliée. Cette parenté de l'homme par l'âme, commune avec tous les êtres animés de la nature, est une charité poétique qui caractérise ses poëmes et qui donne à ses descriptions la double vie du temps et de l'éternité. Elle lui donne ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans le firmament ou sur la terre. Élargir l'amour en élargissant la sphère de la nature, c'est sa religion, c'est la nôtre; ce sera la religion du ciel, où l'on verra tout du point de vue divin:

Plus il fait jour, mieux on voit Dieu!