‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 5 sur 158 · VI

VI

C'était en Italie. J'avais dix-neuf ans; le printemps de la nature correspondait au printemps de mes sensations. Sur une des collines légèrement boisées d'oliviers, de mûriers et de myrtes, qui dominent non loin de Venise la mer Adriatique, et qu'on appelle les collines euganéennes, s'élève un vaste château de plaisance, ou plutôt une de ces _villas_ de luxe, dans lesquelles les familles italiennes des villes voisines s'établissent au printemps et en automne pour la _villegiatura_, c'est-à-dire pour prendre du bon temps et du bon air dans un voluptueux loisir, après les lassitudes du carnaval.

La villa était flanquée du côté du nord par une muraille végétale de hauts et noirs cyprès qui la garantissaient du souffle des Alpes allemandes; du côté du midi et de l'orient, elle était entourée de belles terrasses enchâssées de caisses d'orangers qui formaient voûte de feuilles sur la terre, et, quand le vent de mer les secouait, tapis de fleurs blanches sous les pieds. Deux grands bassins encadrés de marbre noirci par les années clapotaient doucement au milieu des terrasses; chacun de ces bassins avait au milieu de l'eau un groupe de sculpture vernissé de mousses, où des Neptunes, des Naïades, des dauphins, vomissaient de leurs gueules, ou distillaient de leurs cheveux, ou faisaient jaillir de leurs tridents des jets d'eau en léger gazouillement, qui répandaient un son d'harmonica dans les jardins et jusque dans les salles de la demeure. À l'angle extérieur d'une de ces terrasses on descendait par une voûte souterraine en cailloutage dans une grotte rustique d'où l'on voyait glisser, comme des cygnes sur une pièce d'eau, les voiles de la mer Adriatique. Quand le vent de _Libecio_ agitait les vagues, on voyait frissonner la mer et courir l'écume avec ce sentiment de gaieté et d'immortalité que donne au regard cette surabondante vie et cette renaissante jeunesse des éléments qui semblent vivre et qui vivent en effet d'une nouvelle vie tous les matins. L'eau qui découlait des bassins par une rigole de marbre, traversait la grotte avec un léger gazouillement entre des joncs. Des bancs de marbre régnaient tout autour de la grotte; elle était tapissée de fleurs grimpantes renouvelées, à mesure qu'elles se fanaient, par les jardiniers. Une pente rapide de gazon, comme un glacis de forteresse, descendait de là vers la plaine; un bois de pins maritimes s'étendait plus bas entre le glacis et la plaine; ses troncs penchés par le vent, ses rameaux cuivrés par le soleil et les légers parasols de ses cimes laissaient entrevoir la mer entre les branches et par-dessus la tête des arbres. Leurs légers frémissements à la moindre brise d'été remplissaient l'air et la grotte d'harmonies fugitives, semblables à des plaintes d'eau ou à des chuchotements de voix humaines qui se parlent tout bas.

C'était là qu'on passait les heures brûlantes du jour.