XXIX
Ces répugnances que nous éprouvons pour cette transformation de la lyre divine en fouet sanglant est peut-être un tort de notre goût personnel; nous regrettons que des Virgiles et des Pindares daignent rivaliser avec des Juvénals et des Gilberts, qui ne sont pas dignes de toucher à leurs ailes, et qui rasent la terre au lieu de se perdre dans le firmament. Mais cette préférence pour les poëtes d'enthousiasme sur les poëtes d'indignation (_facit indignatio versum_) ne nous empêche pas d'admirer profondément des vers tels que ceux-ci, que Laprade vient de jeter au temps qui court du haut de son immortalité.
Ces vers sont intitulés: _Pro aris et focis_. C'est la vengeance du spiritualisme indigné contre le matérialisme qui déborde un peu notre époque.
On voit, dès les premiers vers de cette éloquente inspiration contre son siècle, que le grand poëte partage au fond notre répugnance à employer la grande poésie aux petits usages de la vie civile. Retiré dans ses bois paternels du Forez, il regrette d'abaisser ses regards sur ce fleuve de nos vices qui coule à pleins bords dans nos cités.--Mais, si je n'en dis rien, s'écrie-t-il, c'est que j'aime mieux chanter la nature chaste et éternelle; car,
Si rêveur qu'on m'ait dit, j'ai les yeux bien ouverts, Et pourrais, au besoin, mettre mon siècle en vers. Mais, reniant alors le vrai beau qui m'attire, Je devrais, après l'ode, épouser la satire; C'est la muse qu'il faut à ce monde vénal, Et l'ère des Césars attend son Juvénal.
Peut-être est-il venu! Là-bas, où tout est sombre, Peut-être un fouet vengeur siffle déjà dans l'ombre, Et la haine au front rouge y chauffe longuement Le fer qui doit marquer chaque nom infamant. Voyez-vous défiler le troupeau de nos hontes? L'avenir les attend et va régler nos comptes. Passez, tribuns d'hier, orateurs des banquets; Passez, la bouche close, en habits de laquais; Passez, nobles de race, admis à la curée, Par amour du galon prêts à toute livrée; Prétoriens, bourgeois à barbe de sapeur, Qui sauvez votre caisse et gardez votre peur; Passez, tous les forfaits et tous les ridicules... Vous n'esquiverez pas le glaive ou les férules; Je vous laisse en pâture au lion irrité. Moi, j'ai besoin d'amour et de sérénité...
Aussi, après quelques fortes pages contre la bassesse et l'hypocrisie de certains portraits auxquels le peintre ne met du moins pas les noms, voyez avec quelle hâte et avec quel charme le poëte, vite fatigué de mépriser et de haïr, nous ouvre son foyer de vertu et d'amour. C'est le contraste ici qui fait la satire:
Dans ces bois où j'allais écouter l'infini, Comme l'oiseau chanteur j'ai su bâtir mon nid; Mon coeur, dans la retraite où sa fierté l'enchaîne, Répond à d'autres voix qu'à celle du grand chêne, Et les fleurs du désert, les torrents, le ciel bleu, Les lacs, ne sont pas seuls à me parler de Dieu: De plus chères amours peuplent ma solitude. Le soir, lorsque je sors de la chambre d'étude, Quand je reviens des bois, rapportant des moissons De rameaux ou de vers cueillis sur les buissons, Devant l'âtre joyeux où le sarment pétille, Près de l'auguste aïeul se groupe la famille; Non loin de ses genoux chargés de mes enfants, S'assied la jeune mère aux regards triomphants; Tandis qu'avec les fleurs, butin de la journée, Ma soeur comme un autel orne la cheminée. Le portrait de ma mère est là qui nous sourit; Je sens autour de nous rayonner son esprit; Durant les entretiens, les jeux de la soirée, Je consulte du coeur cette image adorée, Sachant bien qu'elle assiste et protége ici-bas Le père en ses travaux, les fils en leurs ébats. Dans ces plaisirs naïfs que j'excite moi-même, Je leur montre à s'aimer entre eux comme on les aime; Et, sans trop me hâter, dans leur folle saison, Je sème, en quelques mots, le grain de la raison. L'aïeul, à leurs propos, s'égaye et nous contemple: En mes leçons, toujours, je le prends pour exemple; Mon récit en appelle à ses récits anciens; Il parle, et de mes bras on vole dans les siens; Avec des cris joyeux on l'entoure, on le presse; À toute question répond une caresse; Vers leurs lèvres son front se penche avec douceur... Et moi! tous ces baisers, je les sens dans mon coeur. Ah! prenez de l'aïeul notre âme héréditaire, Enfants, gardez-la bien sans que rien ne l'altère; Au sang qu'il me donna je n'ai rien ajouté, Mais je vous ai transmis sa ferme loyauté. Vous saurez, comme nous, malgré la loi commune, Porter le coeur toujours plus haut que la fortune, Un coeur qui dans sa foi jamais ne se dément; Et, de votre oeuvre, à vous, quel que soit l'instrument, Ou le fer, ou la plume à mes doigts échappée, Tout sera dans vos mains noble comme l'épée.
C'est ainsi que je rêve! et par le droit chemin, À mon chaste foyer j'apprends le coeur humain; Et je lis mieux que vous dans ses pages suprêmes. Écrivez vos romans, je reste à mes poëmes.
Quel tableau de famille!
Moi qui connais l'_aïeul_, l'_épouse_ et les _enfants_, je puis attester que l'idéal apparent de ces doux vers n'est que la plus exacte réalité. De telles familles il ne peut sortir que des saints, des héros ou des poëtes.