‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 7 sur 158 · VIII

VIII

La société très-restreinte que la comtesse _Léna_ emmenait avec elle à la campagne pour passer la _villegiatura_ se composait, outre sa fille, d'un vieil oncle de son mari. On l'appelait le _canonico_. Ce nom de _chanoine_ lui venait sans doute d'un prieuré ou d'un canonicat qu'il possédait aux environs de Padoue. C'était une de ces figures semi-joviales et semi-sérieuses, comme il y en a tant parmi les membres les plus irréprochables du haut clergé séculier en Italie. Quoique très-exemplaire dans ses moeurs et très-pieux dans ses pratiques, le _canonico_ n'avait rien du rigoriste dans ses plaisirs d'esprit; il avait un tel fond d'innocence dans le coeur, qu'il ne se scandalisait jamais des légèretés décentes de lecture ou de conversation autour de lui. La pruderie n'est pas la meilleure preuve de bonne conscience. Il n'avait aucune pruderie; le fin rire et la douce piété s'accordaient parfaitement sur ses lèvres; il n'entendait mal à rien; son bréviaire sous le bras en sortant de la chapelle, rien ne lui paraissait plus naturel que de prendre un Arioste dans son autre main et de nous en lire quelques stances, qui finissaient souvent par un éclat de rire. Les Italiens n'ont pas, sur ces badinages d'esprit, le rigorisme des Français, et surtout des Anglais. Ce qui badine est rarement coupable à leurs yeux indulgents. Le vice est sérieux, le plaisir est folâtre; la bonne intention et la belle poésie purifient tout à leurs yeux dans l'Arioste: seulement, quand la strophe était un peu trop nue, le _canonico_ jetait son mouchoir sur la page, comme le statuaire chaste jette une draperie ou un feuillage sur une nudité de marbre. Cet excellent homme adorait sa nièce, et surtout sa petite-nièce; il gouvernait la fortune et servait tout à la fois de père spirituel et de père temporel à la maison.

Un professeur de belles-lettres à l'université de Padoue, vieil ami du _canonico_ et de la comtesse, et qui n'avait pas d'autre nom que celui de _signor professore_, complétait tous les ans la réunion. C'était un homme d'une belle figure, entre cinquante et soixante ans, d'une voix pleine et sonore, accoutumé à remplir les vastes salles de l'université à Padoue. Il portait le front haut comme le verbe; son geste, majestueux et presque héroïque, accompagnait toutes ses paroles, comme s'il eût voulu les sculpter indélébilement dans la mémoire de ses auditeurs. L'habitude de professer donne souvent un pédantisme à la parole et une impériosité au geste, qui révoltent au premier abord; l'homme n'aime pas à vivre avec les oracles. Mais le _professore_ n'avait de l'oracle que l'extérieur; à son attitude près, c'était le plus modeste et le plus conciliant des hommes. Il avait pour fonction unique, dans la société, de rendre une espèce de culte, uniquement poétique, à la comtesse _Léna_, et de composer sur chacun de ses attraits, sur chacun de ses pas, sur chacun de ses sourires, des milliers de sonnets, qu'on imprimait sur papier rose, qui se distribuaient aux amis de la famille. On a dit plaisamment de ces sonnets lombards ou vénitiens:

Les sonnets que Turin voit éclore en un an Pourraient près de Ferrare engorger l'Éridan.

Le professeur avait, en outre, pour fonction, celle de lecteur dans la maison de _Léna_. Contempteur né de la poésie moderne, et partisan fanatique des écrivains et des poëtes du seizième siècle en Italie, Dante était sa divinité, Arioste était sa monomanie. Il en avait une édition dans toutes ses poches; ces éditions étaient surchargées de notes sur toutes les marges; il écrivait depuis dix ans des commentaires qui devaient élucider toutes les allusions du poëte de Ferrare. C'est par lui que j'appris que l'Arioste, dans un voyage qu'il fit à Florence, vers l'âge de quarante-cinq ans, conçut un amour sérieux et durable pour une charmante veuve florentine à laquelle il adressait mentalement toutes les louanges qu'il donne aux femmes belles et vertueuses, et dont il retraçait quelques souvenirs dans chacun des délicieux portraits de femmes dont son poëme est illustré.

Le _canonico_ et le _professore_ me prirent assez vite en amitié, par indulgence d'abord pour ma jeunesse, par complaisance ensuite pour la comtesse Léna, qui me traitait en frère plus qu'en étranger, et enfin pour ma prédilection de novice en faveur de la langue et de la poésie italiennes: seulement ils se hâtèrent de me prémunir contre mes enthousiasmes juvéniles et inexpérimentés pour _la Jérusalem délivrée_ et pour le Tasse. «Poëme et poëte de décadence, d'afféterie et de boudoir, me disaient-ils tous les deux, avec une moue de mépris sur les lèvres. Jeune homme, ne donnez pas dans ce travers, ajoutaient-ils souvent. L'Italie n'a que trois poëtes: l'un pour le surnaturel, _Dante_; l'autre pour le naturel, l'_Arioste_; le troisième pour l'amour, _Pétrarque_! Défiez-vous des autres: ils ne sont pas du bon temps ni de la bonne langue.

--Je parierais que vous ne connaissez pas l'Arioste!» me dit un jour, avec un air de supériorité un peu dédaigneux, le professeur. J'avouai modestement que je ne l'avais pas lu encore.

«Il ne faut pas le lui faire lire, dit le _canonico_: il est trop jeune, il y a trop d'_amourettes_, trop d'_Alcine_, trop de _Zerbin_, trop d'_Angélique_, trop de _Médor_.

--Oui, mais il y a des _Ginevra_, dit en rougissant un peu la comtesse, il y a des héros et des femmes adorables qui sont de bien bonne compagnie pour une imagination poétique de dix-neuf ans; pourquoi les lui interdire? On se modèle sur ce qu'on aime: laissez-lui aimer les belles choses, les belles aventures et les beaux vers; peut-être que, plus vieux, il aura eu des chagrins et il aura trop de larmes dans les yeux pour lire ces divins badinages à travers ses pleurs.

--Elle a raison, reprit le _canonico_, qui jamais ne contredisait sa belle nièce, et je me charge, si vous voulez, de tout concilier. Prêtez-moi votre divin poëme, mon cher professeur, ajouta-t-il en se tournant vers son ami le rhétoricien érudit de Padoue, je me charge de mettre le _sinet_ aux pages avant la lecture, de telle façon que le jeune étranger, la comtesse et même ma petite-nièce Thérésina, pourront tout lire ou tout écouter sans qu'il monte une image scabreuse à l'imagination du jeune homme, ou une rougeur au front de l'innocente. Je me piquerai peut-être un peu les doigts en émondant ce rosier à quarante-cinq feuilles qui enivre depuis trois siècles notre Italie; mais, à mon âge et avec mon caractère, on a la main callée et la peau dure; on peut jouer avec les feux follets de l'Arioste sans craindre de se brûler les doigts ou les yeux.

--Bravo! cher _canonico_, s'écrièrent en battant des mains la belle comtesse Léna, sa charmante fille, le professeur et moi; nous pourrons lire, et, si nous lisons une stance de trop, nous mettrons tous nos péchés sur la conscience du chanoine.»

Ainsi fut convenu; après souper nous nous endormîmes tous avec la perspective amusante des enchantements, des tournois, des aventures, des amours, des chevaleries, des héroïsmes et des poétiques folies du plus inventif et du plus gracieux des poëtes.