XV
À l'aide de toutes ces suppositions, et avec ces conditions de grandeur, de vertu, d'ostracisme et d'infortune réunies, on aura un motif de poésie conforme à ce poëme. Mais, en ce qui me concerne moi-même (je le dis sans fausse modestie), on n'aura rien qu'un homme incomplet, un poëte tel quel, un citoyen honnête, trompé dans son ambition désintéressée pour son pays, une fortune en ruines, une vieillesse onéreuse, une âme sans regrets mais sans illusion pour sa patrie.
Les beaux vers qu'on va lire ne me font donc aucune vanité en ce qui me touche; quiconque se juge est incapable de se glorifier. Mais, je le répète, mettez un autre nom à la place du mien: Washington dans la détresse, relégué à Mont-Vernon, par exemple, ou Jefferson, second président des États-Unis, forcé par la misère domestique à mettre en loterie le toit et le champ de ses pères, et mourant sans avoir pu placer ses lots parmi ses concitoyens; et alors qu'on lise le petit poëme lyrique intitulé _les Vendanges_:
Saint-Point, octobre 185...
À UN AMI.
Ami! je poursuis seul notre pèlerinage Aux grands maîtres vivants ou morts que nous aimons; Guidé par un poëte, un ami de mon âge, J'ai pris l'âpre chemin des pâtres sur les monts. C'est un des vrais amis de cette idole à terre, Qui, de son vieux perron, aime à le voir venir, Du fond de l'avenue aujourd'hui solitaire, Dans l'abandon de tous porter son souvenir.
Nous gravîmes Milly, cet aride village, Par un chemin à pic, de buis tout tacheté, Sur des coteaux pierreux où, sous l'or du feuillage, S'azuraient les raisins embrasés par l'été. La vendange joyeuse enivrait la montagne; Hommes, femmes, enfants, chantant dans la campagne, Cueillaient les raisins mûrs sur les vieux ceps tordus, Ou prenaient leurs repas dans la vigne étendus. Puis les boeufs lents traînaient les _chars_ aux lourdes tonnes, Et le sang des raisins ruisselait du pressoir; Fêtes des derniers jours, allégresses d'automnes, Vous êtes un adieu comme l'azur du soir!
La fête disparut derrière un cap de roche, Comme soudain la vie au tournant de la mort. Quelques chèvres en paix, sans craindre notre approche, Rongeaient dans les ravins les broussailles du bord. Nous montâmes plus haut faire aussi nos vendanges De rêves purs à l'âme et d'air sain aux poumons; C'est que la poésie est une vigne d'anges, Qui mûrit et qu'on cueille à la cime des monts. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il allait, il montait, le chemin en spirale, D'imprévus horizons en ravissant les yeux, Des vignes aux sapins, sauvage cathédrale, De la foule au désert, des abîmes aux cieux. Les vendangeurs, épars dans les vignes fécondes, Au vent de la montagne exhalaient leur gaieté; Et les amis rêveurs montaient entre deux mondes, En haut la solitude, en bas l'humanité...
Le poëte et son guide font halte au sommet, puis commencent à descendre vers la vallée du château.
Le sentier ruisselait de verdure et d'eau vive, Tournait autour des houx que l'eau froide ravive; Leurs grains rouges semblaient des grappes de corail. Le clair-obscur des bois aux teintes de vitrail Recueillait le regard et baignait l'âme d'ombre. Cet escalier tournant qui descendait plus sombre, Les chants de ce bouvreuil dans ce bois effeuillé, Les eaux vives courant sur le caillou mouillé, Cette gorge sonore où la brise apaisée Accompagnait si bien le rêve ou la pensée, Cette marche en avant comme un pas aux combats, Ce haut isolement des tumultes d'en bas, Ce grand cloître des bois propice à la lecture Et la libre amitié dans la libre nature...
Ici le poëte change de ton, et, saisi de ces frissons lyriques qui sortent des sources et des bois sur les hauts lieux, il fait chanter un hymne à son coeur de philosophe de l'espérance. L'hymne évaporé, il descend plus bas, d'un pied plus rapide, et il aperçoit de loin les tours démantelées du château de Saint-Point,
Où le barde muet, ce moderne brahmane, Vit entouré d'oiseaux et de chiens pour amis.
Là finit le premier chant de ce poëme pédestre. Il reprend le lendemain, au lever du jour, aux sons du cor des jeunes chasseurs réveillés pour courir le renard ou le loup dans la forêt:
Aux aboiements des chiens, aux fanfares du cor, Notre hôte aussi parut, à cheval, mâle encor. L'automne est la saison de Saint-Point. L'eau qui pleure. La cloche plus sonore au loin lançant mieux l'heure, Le vent d'automne humain aussi comme nos voix, Les arbres nus pleurant leur jeunesse effeuillée, Les sapins balançant leur deuil sur la vallée, Les grands brouillards rêveurs flottant le long des bois, Le ciel bleuâtre ainsi que des veines pâlies, Les feuilles gémissant sous le rhythme des pas, Couvrent tout de mystère et de mélancolie; La vallée attendrit et ne désole pas. Les chants du rouge-gorge errant dans l'avenue, Des doux morts envolés adoucissent l'adieu, Et le soleil, glissant des larmes de la nue, Ouvre dans le nuage une échappée en Dieu.
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Mais il n'écoutait plus la voix de son génie, Ni l'ami, ni l'oiseau, ni le vent dans les bois; Il sonnait le tocsin de sa vie aux abois. La saison et sa peine étaient en harmonie; Sa demeure en débris et les feuilles tombaient; Les bois tristes, les coeurs sans espoir, succombaient. Sur sa noire jument, à la tête étoilée, Il allait, en causant, sous la nuit de l'allée, Comme sa sombre vie au fond de l'inconnu; Il n'avait plus d'étoile, et son ciel était nu. Au retour, un autre homme apparut; la nature, Les amis revenus, les haltes ici, là, La paix du soir avaient apaisé sa torture.
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Après une soirée consacrée à la lecture en commun, chacun se retira dans quelques recoins des vieilles tours du château, presque ouvert aux vents. Les livres et les tableaux ont suivi ceux de Walter-Scott à l'encan des commissaires-priseurs de Londres et de Paris. Avant le jour suivant, les deux pèlerins, à pas muets, font le tour du château pour découvrir la lueur mourante de la lampe de nuit, à travers les vitres, de leur hôte. Ils savent que je suis à l'étude avant le soleil: ils cherchent à me voir sans être vus. Lisez cet inventaire prosaïque, et pourtant poétique, de ma tour de travail:
Tout dort dans le château plein d'ombre et de silence. Sous un cintre voûté, seul, un homme s'avance: Au sillon de la plume, avant son laboureur, Le poëte est debout, et marche à son labeur.
L'antre de la sibylle a la nuit du mystère; La grotte du poëte est sombre, nue, austère. Sa mère et son enfant sont tout près, chers tombeaux, Deux portraits devant lui, de son coeur deux flambeaux! Il écrit, le front haut, sur des feuilles sans nombre, Sans courber comme nous sa taille sous l'effort, Dans l'oeuvre de l'esprit attitude du fort. La lune du foyer, la lampe, luit dans l'ombre; La flamme du sarment l'enivre de chaleur, Et le feu, la lumière, harmonieux mélange, Éclairant le poëte avec un jour étrange, De leur chaude auréole enflamment sa pâleur; D'un geste familier sa main gauche caresse Ses deux blancs lévriers, amis et fils d'amis, Dans l'épaisse fourrure à ses pieds endormis. L'hôte est bon: je l'ai vu veiller avec tendresse, Nuit et jour, sur son lit un pauvre chien mourant! À qui sait compatir tout ce qui souffre est grand!
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Mais le phare du jour déchire les ténèbres Qui dorment sous l'église et les arceaux funèbres Où sont les morts, si chers qu'on ne les nomme pas! À cette heure où tout vit, qu'est-ce que le trépas? Chaque matin pour l'homme est une renaissance! À l'appel du soleil on se lève soudain; Le corps prend sa fraîcheur, l'âme son innocence, Dans cet air transparent et vierge du jardin. Oh! la fraîcheur de l'aube! oh! comme elle réveille Et chasse de la nuit la lourde volupté! Comme on rouvre son coeur oppressé par la veille, À ce vent de jeunesse et d'immortalité!
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Mais voici, du matin humant la fraîche haleine, Comme un marin serré dans sa veste de laine, Devant le cimetière et le sombre inconnu, Debout sur son balcon, qu'un homme, le cou nu, Jette aux oiseaux du pain; ils viennent par volées, Du faîte de la tour et du fond des allées. Lui, fixe on ne sait quoi là-bas à l'horizon, Comme pour voir au ciel l'enfant de sa maison. La chapelle des morts, l'église du village Montent devant ses yeux, au-dessus du feuillage. Avec ses lévriers sur son balcon de bois, Il me salue au loin du geste et de la voix; Et son salut sonore, envoyé dans l'espace, Vient vibrer jusqu'à moi, puis se prolonge et passe.
Auprès des jeunes fleurs souriant aux vieux murs Des beaux livres rangés ainsi que des fruits mûrs, Des oiseaux voletant dans leur cage fleurie, La femme du poëte aussi travaille et prie. Artiste matinale, elle écrit du pinceau Des poëmes de fleurs au bruit des chants d'oiseau. C'est charmant! tu connais ces arches de corolles Où le poëte, heureux aux jours de liberté, Chantait, et pour ses vers trouvait des auréoles: La poésie et l'art enlaçaient leur beauté.
Ô vers, ô jeunes fleurs, qui mêlaient leur couronne! Idéale union, pourquoi, pourquoi mourir? L'âme, comme la terre, a donc des vents d'automne Qui l'effeuillent aussi, pour mieux la refleurir!
Les mains lourdes de dons, le poëte avec grâce Descend vers les oiseaux et les chiens de la cour; Au pas aimé du maître alors la bande accourt, Bondit, aboie, et vole, et chante sur sa trace. Il porte sur le poing, comme un cheik du Liban, Son perroquet splendide à l'amitié jalouse, Et, près de lui, les paons errant sur la pelouse Ouvrent leur arc-en-ciel et perchent sur le banc. Poëte en action, il rassemble et convie Autour de son foyer d'un éclat tout vermeil, Tous les bruits, les rayons, la fête de la vie; Il aime la splendeur, comme un fils du soleil.
Il part pour la montagne, et son cheval l'enlève: Vivent les monts! l'esprit avec les pas s'élève. Et le maître, emporté par des souffles divins, S'en va, poëte équestre, au-dessus des ravins, Au galop, dans le vent, selon sa fantaisie, Humer, à pleins poumons, l'air et la poésie.