‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 73 sur 158 · XVIII

XVIII

Il y a dans ce petit volume des pages exquises comme celles-là; mais quelquefois aussi ces pages sont de bronze, et rendent l'accent du métal par leur profondeur et leur solidité. Nous l'admirons et nous le regrettons. Que le jeune poëte ne s'y trompe pas: ce qu'il faut aux vers, ce n'est pas l'éloquence: c'est le charme. Il a reçu ce don des dons: qu'il ne s'égare pas sur les traces des poëtes politiques, systématiques, empiriques, métaphysiciens, logiciens, sectaires, que sais-je? qui pullulent maintenant à la suite de telles ou telles factions, et surtout de celle qu'on appela la _faction de l'avenir_. Deux de ces poëtes, amis de M. Alexandre, sont pleins de vertu, de patriotisme et de vrai talent; mais, selon nous, ils se trompent d'instrument en entrant dans ce grand concert des âmes qui accorde ses lyres pour remuer le siècle nouveau; ils veulent nous faire penser, il s'agit de nous faire jouir. Plaire est le seul système en poésie; or il n'y a rien de moins _plaisant_ qu'un syllogisme, fût-il en beaux vers.

Que leur jeune ami, M. Alexandre, sache bien qu'une opinion, quelle qu'elle soit, n'est point du domaine des poëtes. Pourquoi? parce que l'opinion est transitoire, et que le charme est immortel. Le plus grand patriote de l'Europe peut être un détestable poëte, quoiqu'il soit excellent citoyen, et le premier poëte de Rome a pu être un très-mauvais citoyen (nous voulons dire ici Horace). Qui s'avisera jamais de demander si Homère était royaliste ou républicain, démocrate ou aristocrate? Il était Homère, et c'est assez; le coeur et l'imagination, voilà tout ce qu'il faut aux poëtes! Soyez charmant, et pensez ce que vous voudrez! M. Alexandre a le charme: qu'il se garde bien de chercher mieux; qu'il se garde de vouloir, à l'exemple de ses amis, planer plus haut que nature dans le vague espace des abstractions. Au sommet de toutes les montagnes, on trouve le glacier!