XX - XXI
Je parlerai surtout bientôt d'un autre hasard ou plutôt d'un autre bonheur de génie, dans une rencontre qui nous a donné et qui donnera probablement à l'Angleterre, à la France, à l'Europe, d'étranges étonnements et de vives admirations quand l'heure sera venue. Voici comment ce miracle de la nature nous fut révélé, comme il le sera à tout ce qui lit.
C'était par une sombre matinée de novembre, à Paris, quelques années après la révolution de 1848, qui m'avait rejeté seul, meurtri et nu, sur le rivage, après ce grand naufrage où j'avais été moi-même aussi naufragé que pilote.
Je travaillais, comme je fais aujourd'hui, d'un labeur mercenaire pour soutenir sur l'eau ceux qui périssaient de ma perte. J'écrivais le _Conseiller du peuple_, journal à cinquante mille abonnés, dans lequel je m'efforçais de modérer les esprits impatients à qui l'élan exagéré allait faire traverser la liberté; je le voyais, je le disais. La sueur du travail et du patriotisme ruisselait dès l'aube du jour sur mon front.
On m'annonça une jeune fille parlant le français avec un accent étranger et demandant à m'entretenir; j'ordonnai de la faire entrer. Je passai une main dans mes cheveux, soulevés par l'inspiration, pour présenter un front décent à l'étrangère, et je jetai ma plume fatiguée sur le guéridon qui portait, à côté de moi, le monceau de pages écrites à la lampe et au soleil levant depuis cinq heures du matin. Je ne m'attendais pas à un rafraîchissement d'esprit si charmant, mais j'en avais besoin: «Ce n'était pas la saison des roses,» comme dit le poëte persan _Saadi_.