‹ Cours familier de Littérature - Volume 10Chapitre 88 sur 158 · X

X

Cette vérité avait frappé déjà, quelques années avant la révolution, un diplomate éminent. Le génie léger, mais prompt, du duc de Choiseul avait compris, comme le cardinal de Bernis, que l'Autriche n'était plus, par nature, l'ennemie mortelle de la France; que la Prusse, alliée de haine contre nous avec l'Angleterre, et avant-garde de cet immense empire moscovite qui venait de surgir, et qui avait besoin d'une tête de pont sur l'Allemagne pour atteindre jusqu'au coeur de la France, était désormais le noeud des triples coalitions contre nous; qu'une guerre de la France avec la Prusse serait toujours triple; qu'une guerre avec l'Autriche pouvait être presque toujours isolée et par conséquent bien moins dangereuse à la vitalité française. Le duc de Choiseul avait donc penché vers l'alliance autrichienne; il avait fait plus, il avait prémédité et accompli une union plus intime entre la maison de Lorraine et la maison de Bourbon par le mariage du Dauphin, depuis Louis XVI, avec une fille de l'impératrice Marie-Thérèse, mariage conseillé alors par une grande politique, quoique tranché depuis par la hache d'une révolution.

Napoléon, conseillé plus tard par le prince de Talleyrand, comprit la politique occidentale comme le duc de Choiseul, et s'allia lui-même avec l'Autriche par son mariage avec Marie-Louise. On a sottement depuis accusé ces deux mariages politiques des catastrophes qui suivirent.

C'est une superstition hébétée du peuple, digne des aruspices de Rome au temps des augures. Certes, ce ne fut pas l'Autriche qui formula la révolution française et qui dressa l'échafaud de sa propre maison; ce ne fut pas l'Autriche qui poussa Napoléon à la folie de Moscou; ce ne fut pas M. de Metternich qui poussa Napoléon à refuser toute paix acceptable au congrès de Prague et à poser obstinément ainsi la question européenne entre le monde et la France: l'asservissement du monde à un homme, ou l'anéantissement de la France pour la gloire d'un homme. Qu'on lise les négociations de la France et de l'Autriche la veille de la bataille de Leipsick: on se convaincra que l'Autriche ne trahit ni la vérité, ni l'alliance de famille entre la France et elle en ce moment, et que, si Napoléon avait permis à quelqu'un de le sauver de sa propre immodération, c'est son mariage avec la fille de l'Autriche qui l'aurait sauvé de la coalition de l'univers.

Le duc de Choiseul, le prince de Talleyrand, Napoléon lui-même, tant qu'il écouta quelque chose et quelqu'un dans ses intérêts et dans l'intérêt de la France, penchèrent donc, depuis l'agrandissement de la Prusse et de la Russie, vers l'alliance avec l'Autriche.

Cette vérité neuve se faisait pressentir plus clairement aux esprits nets, à l'époque où M. de Talleyrand touchait aux questions diplomatiques de son pays, c'est-à-dire en 1790 et en 1791. Voici pourquoi: