IX
Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.
Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain.
ATTICUS.
«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous changions de place, et que dans l'île qui est sur le Tibrène, car c'est, je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous asseoir pour nous occuper du reste de la discussion?
MARCUS.
«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire ou écrire quelque chose.
ATTICUS.
«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier: j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne que, lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de préférence.
MARCUS.
«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de nos aïeux. Que vous dirai-je?
«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible, et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie. Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du temps que, selon les anciennes moeurs, la maison était petite comme celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon coeur et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus agréable. Eh! ne nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque, refusa l'immortalité?»
Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes, son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?
[Note 1: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon coeur.
_26 avril 1861._]