‹ Cours familier de Littérature - Volume 11Chapitre 121 sur 176 · XXI

XXI

Voilà Cicéron écrivain, moraliste, philosophe, politique, approchant du terme de ses jours, mais non des bornes de son génie. Quel écrivain lui comparerez-vous dans les temps modernes? Aucun: c'est le plus vaste et en même temps le plus parfait des hommes de pensée; ce n'est pas un littérateur, c'est la littérature elle-même tout entière.

Les ouvrages de Cicéron retrouvés consoleraient le monde de la perte de tous les autres livres; c'est l'encyclopédie de l'âme, de la pensée et du talent.

Voltaire a son étendue; mais il n'a ni son élévation, ni sa majesté, ni son éloquence, ni son enthousiasme, ni sa piété divine envers la Providence.

Bossuet a sa virilité et son lyrisme de style; mais il n'a ni son coup d'oeil par-dessus les opinions de son pays, ni son universalité, ni sa perfection d'élocution; il ébauche le marbre, il ne le polit pas; le coup de ciseau reste dans la statue.

Fénelon a sa morale, mais il n'a pas sa vigueur.

Montaigne a sa grâce gauloise, mais il n'a pas sa grâce attique et sa conviction dans le juste et le beau.

Bacon a sa netteté, mais il n'a pas son abondance.

Machiavel a sa perspicacité politique, mais il n'a pas sa vertu.

J.-J. Rousseau a son harmonie et sa sensibilité de style, mais il n'a pas son bon sens.

Mirabeau a ses éclairs; mais il n'a ni sa lumière permanente, ni sa sensibilité, ni sa philosophie dans le discours.

Nos tribunes modernes de Londres et de Paris ont son émotion, mais elles n'ont pas sa philosophie.

Quelque chose, quelque homme qu'on lui compare, cette chose et cet homme diminuent dans la comparaison; et cependant on ne lui rend pas encore pleine justice! Savez-vous pourquoi?

C'est que l'_envie_, qui l'a tué, et qui a cloué sa langue divine sur la tribune de Rome avec l'épingle d'or d'une furie, n'a pas dit encore son dernier mot contre ce plus grand des Romains.

L'envie est l'ombre que les sommités humaines font au reste des hommes; Cicéron est si grand que l'ombre de son nom nous offusque encore.

Les esprits despotiques et soldatesques lui reprochent son amour pour la liberté; les esprits fanatiques lui reprochent sa mesure avec les événements et sa résignation désintéressée, et douloureuse cependant, avec César; les esprits courts lui reprochent son étendue; les esprits spéciaux lui reprochent son universalité; les esprits stériles lui reprochent son abondance; les esprits incultes lui reprochent sa perfection continue; les impies lui reprochent sa piété; les sceptiques, sa foi; les excessifs, sa modération; les pervers, sa vertu.

Ils ne voient pas, les petits, les insensés, les envieux, que sa gloire se compose précisément de tous ces reproches. Érasme, seul, a dit le vrai mot: «Quand je lis cet homme, je sens en moi la divinité dans l'homme.»

Je dis comme Érasme, et je vous conseille de lire et de relire Cicéron quand vous serez tenté de mépriser l'homme: il le grandit jusqu'à le diviniser à nos yeux. C'est le plus beau nom de toutes les littératures dans tous les âges; il a écrit, parlé, achevé la plus belle des langues occidentales; et, quand l'Italie n'aurait produit que Cicéron, elle serait encore la reine des siècles.

Ah! s'il vivait aujourd'hui, quelles Catilinaires ne fulminerait-il pas du haut du Capitole ou du fond de ses jardins de Gaëte contre ces Catilinas étrangers qui imposent à sa république, sous le nom de liberté, le joug monarchique, et sous le nom d'unité l'annexion à la Gaule Cisalpine, au lieu de la belle confédération patriotique qui fut la nature, la gloire, et qui serait la résurrection durable et véritable de sa chère Italie!

LAMARTINE.

LXVe ENTRETIEN

J.-J. ROUSSEAU.

SON FAUX CONTRAT SOCIAL ET LE VRAI CONTRAT SOCIAL.