XIV
Mais, si l'empire ottoman ne peut être remplacé en Europe, et en Asie surtout, par les populations indigènes, comment serait-il remplacé par les puissances européennes elles-mêmes?
Sera-ce par la Russie? Mais nous avons démontré que ce serait livrer trois continents aux Moscovites. Qui est-ce qui y consent, excepté les Grecs, dans ces trois continents? Et que serait l'Europe sous cette monarchie gréco-barbare des Scythes? L'avenir verra cet empire; mais nous ne devons pas être les complices de cette vaste servitude. On a vu, à la guerre de Crimée, que l'Europe entière avait l'instinct unanime du danger de livrer l'empire ottoman aux Russes. La France, sans s'informer si elle servait en cela l'Angleterre, a volé à Sébastopol, a versé le sang chrétien pour préserver le sang ottoman, et la France a bien fait. Il ne s'agissait pas en Crimée de religion: il s'agissait de la liberté et de l'équilibre du monde. Puissance civilisée, la France a été là à sa place, à la tête de la civilisation contre la force.
Serait-ce à l'Autriche qu'on livrerait la Turquie? Mais l'Autriche ne serait ni assez hardie pour tenter cette conquête, ni assez forte pour la garder. Que ferait la Russie? Que dirait l'Angleterre? Que tolérerait la France? Qui peut posséder l'Adriatique, les Dardanelles, la mer Égée, la mer de Marmara, l'Archipel, la mer Noire, à moins d'être la première puissance navale du monde? Les flottes anglaises et les flottes françaises combinées détruiraient tous les jours par mer ce que l'Autriche aurait construit d'empire sur la terre; Constantinople aurait le sort de Sébastopol avant qu'une année fût écoulée.
Est-ce la France? Mais la France y rencontrerait en y arrivant les Russes, les Autrichiens, les Anglais, et l'Orient ne serait que le champ de bataille de l'Europe.
Ces puissances se partageraient-elles l'empire ottoman? Mais qui fixera et surtout qui garantira les bornes? Est-ce que, par sa supériorité navale, l'Angleterre ne sera pas toujours la première au poste envié? Est-ce que, par sa contiguïté avec l'empire ottoman en Europe et en Asie, la Russie ne couvrira pas avant nous l'empire de ses armements? Est-ce que, par les provinces de l'Adriatique, et par la Grèce, par la Servie, par la Bulgarie, par le Danube, l'Autriche ne dévorera pas avant nous ce tiers d'un empire? À un tel partage la France a tout à perdre, et rien à gagner que la force doublée de ses ennemis naturels. La puissance du continent occupé par les Allemands et les Russes sépare la France de la Turquie d'Europe; la largeur de la Méditerranée la sépare de la Turquie d'Asie. C'est une proie qui est évidemment dévolue à ses rivaux de terre et de mer; à aucun prix la France ne doit leur faciliter ou leur livrer une telle proie.