‹ Cours familier de Littérature - Volume 11Chapitre 17 sur 176 · XVII

XVII

L'Italie, par la noblesse légitime de sa race, par le prestige éternel de ses souvenirs, par l'intelligence exquise de ses peuples, et par l'énergie, non pas nationale, mais individuelle, de ses fils, souffrait depuis longtemps de sa subalternité politique en face des grandes puissances militaires librement constituées qui prédominaient en Europe. Il y avait un juste orgueil dans les reproches de ses patriotes à leurs gouvernements. L'Italie cherchait les occasions de devenir libre et grande. Cet esprit de revendication d'un haut rang dans le monde était toutefois plus sensible dans l'aristocratie italienne et dans les classes lettrées que dans les peuples. Cela est naturel: c'est par en haut que les peuples pensent, c'est par le coeur que les peuples sentent; la pensée et le sentiment ne sont pas dans les membres.

Le malaise moral de l'Italie, intolérable dans l'aristocratie italienne, était très-peu senti dans les masses. De là vient que l'Italie a beaucoup gémi, beaucoup maudit, beaucoup conspiré avant d'agir. La tête ne trouvait pas les bras à son service; les tribuns ne manquaient pas, mais les armées manquaient aux tribuns.

Un petit peuple à peine italien, plus cisalpin que romain, le Piémont, race de soldats héroïques, rudement maniés, tantôt contre la liberté par des princes clients de la sainte alliance (comme de 1814 à 1848), tantôt pour la révolution (comme de 1848 à 1860), se dit, par la bouche de ses deux derniers souverains: «C'est moi qui suis l'Italie; je vais prendre en main sa cause, je vais en faire la mienne. Ma monarchie, jusqu'ici de troisième ordre et presque inaperçue dans la famille des monarchies, va grandir en un moment, non pas comme une puissance régulière et par un accroissement progressif, mais à la manière des explosions révolutionnaires, jusqu'à la proportion de trente millions d'âmes, d'un trône composé des ruines de cinq ou six trônes, et d'une armée de cinq ou six cent mille hommes qui deviendront mon armée. Monarque d'une si riche péninsule, chef courageux d'une si imposante armée, présent par l'ubiquité du nom de roi d'Italie dans mes cinq ou six capitales, maître de mille lieues de côtes couvertes de ports militaires sur la Méditerranée, pouvant à mon gré les ouvrir ou les fermer aux escadres ou aux débarquements de l'Angleterre, je veux faire compter l'Autriche et au besoin la France avec moi; c'est un terrible poids à placer ou à déplacer dans la balance du continent que trente millions d'âmes, cinq cent mille hommes, l'alliance nécessaire de l'Angleterre et un drapeau qui sera, à mon gré, selon les circonstances, celui de la monarchie absolue, celui de la dictature soldatesque, ou celui de la révolution!»

Que dites-vous de l'ambition d'un si grand coeur dans un si petit prince? Si elle s'accomplit, l'Autriche n'est plus l'Autriche, sans doute; mais la France aussi n'est plus la France!

En s'alliant à l'Autriche, le roi d'Italie amène à son gré un million de soldats sur nos Alpes;

En s'alliant avec nous, le roi d'Italie amène à son heure un million d'hommes sur le Tyrol et sur l'Allemagne du Midi;

En s'alliant avec l'Angleterre, le roi d'Italie amène une _armada_ britannique sur toutes ses côtes, dans tous ses ports, et fait, au premier signe, de l'Italie maritime entière, un avant-poste de l'Angleterre au midi de la France ou de l'Autriche. Il n'y a plus de Méditerranée pour nous! Cela est plus vrai et plus certain que le mot: Il n'y a plus de Pyrénées!

Aussi voyez avec quelle ardeur fébrile l'aristocratique Angleterre a saisi l'idée révolutionnaire de l'unité piémontaise en Italie. L'Angleterre saisit le fer chaud quand il s'agit de prendre une position si redoutable contre la France.