DEUXIÈME PARTIE. - I
On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action: homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre dans les deux exercices alternatifs des grandes facultés de l'homme est la condition de son développement le plus complet sur la terre. La pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique; l'action politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère, enseigne par l'expérience les choses humaines et construit en nous le suprême résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens appelaient la sagesse).
Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome, Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la compatibilité puissante de l'action et de la pensée.
C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des bras sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques grands hommes d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur manque. Si l'on sent la faiblesse dans quelques grands hommes de lettres, c'est que l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité des choses. Laissons donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur impuissance en mutilant les puissantes natures: elles seront toujours écrasées toutes les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il naîtra une vraie postérité pour le juger.