XI
C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur, que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature parlée ou écrite.
On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on passionne, on apaise les hommes rassemblés. Mais, pour animer ces ressorts, il faut une âme.
En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles qui n'ait été professé par ce grand maître.
On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait écrivain.
Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente aux oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet que du style, mais quel style!
DISCOURS
DE CICÉRON AU PEUPLE.
«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde, je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans leur coeur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et donner quelques regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat, l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon âme de la joie la plus vive.
«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée. Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.
«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le temps où j'ai été privé de lui et depuis le moment où vous nous avez réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède: cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence de nos fêtes.
«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse.
«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes! récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos assemblées! Personne ne jouissait plus que moi de tous ces avantages. Mais, de même que la santé a plus de charmes après une maladie longue et cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la jouissance en a été interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que si l'on n'avait jamais cessé de les posséder.