‹ Cours familier de Littérature - Volume 11Chapitre 94 sur 176 · XXXII

XXXII

Voilà l'origine des cinq _Méditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons, à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute félicité humaine.

Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même: au peuple la fable, aux sages la vérité.

Écoutez Cicéron, à la première page de la première _Tusculane_, sur le ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:

«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine, ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.