IV
Il faut qu'il soit honnête homme, c'est-à-dire probe d'esprit, sincère, véridique: car, s'il trompe, ou s'il dissimule, ou s'il invente, ou s'il ment, plus d'histoire; il n'est plus que le faussaire des actes de Dieu.
Il faut qu'il soit moraliste, sinon de coeur, au moins d'esprit: car, s'il caresse les perversités dont l'histoire est pleine, s'il donne toujours raison à la fortune, s'il exalte le vainqueur coupable et qu'il écrase le vaincu innocent, s'il foule aux pieds les victimes, s'il ajoute la sanction de sa propre immoralité et l'autorité de son amnistie à tous les scandales d'iniquité qui attristent les annales des peuples, l'historien n'est plus un juge; c'est un complice abject ou intéressé de la fortune, qui montre sans cesse le droit violé par la force, et la vertu déjouée par le succès.
Un tel historien corrompt plus la moralité de son siècle que tous les crimes heureux ne la corrompent: car on se défie des criminels, on ne se défie pas de l'historien. Son absolution est pire que le forfait lui-même: c'est le forfait rétrospectif, le forfait de sang-froid, le meurtre de la conscience publique, seul refuge que la fortune triomphante laisse ici-bas à la justice et à la vertu! Le criminel ne viole la justice que pendant un temps: l'historien du succès la viole, autant qu'il est en lui, pendant toute la postérité.
On a dressé des peines contre ceux qui commettent les crimes, on devrait en formuler de pires contre ceux qui les excusent et qui les glorifient. Ils sont les scélérats du lendemain, plus coupables que les scélérats de la veille. Ils justifient l'iniquité: c'est plus atroce que de la commettre.