‹ Cours familier de Littérature - Volume 12Chapitre 70 sur 183 · XXIX - XXX

XXIX - XXX

Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de Civilis en Germanie, revient à Rome.

«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots de l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse.

«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un symptôme de timidité modeste.»

Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin d'une proscription, le commencement d'une autre.

L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement n'est impartial dans le récit:

«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles, il s'est engraissé de leurs dépouilles.

«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable la générosité du sénat.

«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à Régulus d'avoir donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de Pison pour la déchirer de ses morsures.

«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu rachetais par ces férocités gratuites.

«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil de ton père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta sécurité. Néron, mort, n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, toi-même, rien à craindre de lui.

«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre.

«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces, resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans une même ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le sénat tout entier.

«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent à imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant?

«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul!

«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans?

«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et cependant il s'en est élevé un plus invraisemblable et plus atroce.

«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères.

«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après les traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour le plus heureux, c'est le premier.»