‹ Cours familier de Littérature - Volume 13Chapitre 104 sur 217 · XXXVII.

XXXVII.

Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande même que le génie, car elle est le génie désintéressé de soi-même, l'amour pour l'amour, le quiétisme de Fénelon, la charité parfaite transportée du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.

Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux habitable dans une ruine d'Athènes, une chambre basse sous un oranger et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un vieux donjon de leurs pères sur un plateau pierreux au bord d'un torrent, en face de l'horizon _præceps_ et dentelé du sauvage Jura, sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractère se ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la sérénité du désert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car l'antiquité grecque, romaine, asiatique, a laissé dans les pyramides, dans les Thèbes, dans les Panthéons, dans les Palmyres, dans les Balbeck, dans les Colisées, les vestiges de ses grandeurs, les cadavres de ses monuments mutilés.

Le poëte et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette impression d'éternité qui méprise la terre fugitive, parce qu'elle vit dans tous les âges. Que leur fait le présent? ce présent n'a qu'un jour; ils habitent, dans la permanence de leurs pensées, avec les immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous les passés et de tous les avenirs; ils sont les abstractions supérieures de notre infime personnalité; ce qu'ils habitent le moins, c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Apôtre, est avec les esprits invisibles; purs esprits eux-mêmes, ils sont imperméables à nos misères de fortune ou de vanité. Voilà les _dilettanti_ ou les _amateurs_; race dont je suis un peu moi-même, que j'ai beaucoup recherchée et souvent enviée, dans ma vie active. Leur nourrice, en les recevant des bras de leur mère, leur a dit: Laisse travailler les autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est resté avec le lait de leur nourrice sur leurs lèvres.