XXXIX.
De plus, cela je puis le dire, car on ne me l'a jamais dit, mais je crois l'avoir deviné, comme tout le monde devine ce qui est dans l'air, il y a un mystère sur la vie de ce poëte, mystère qui, s'il était jamais révélé, donnerait peut-être la clef de l'âme fermée et de la vie à demi-jour de ce stilite du Jura.
On murmure à voix basse que la beauté, le talent, la célébrité d'une femme d'exception, qui cache son nom comme il convient aux femmes de porter un voile dans la foule, ou aux Clorindes de revêtir une armure d'homme en combattant; on murmure, disons-nous, que l'attrait d'esprit, le nom voilé, les éclats de célébrité de cette personne, ont fasciné d'un éblouissement désintéressé les yeux et l'âme de ce Platon de la solitude; que, semblable à ces chevaliers dont la race et le sang coulent dans ses veines, il a senti le besoin de porter dans le cloître ou dans les combats une dame de ses pensées, et qu'il lui a voué ce qu'on appelle un culte, un servage, une foi chevaleresque, épurée de tout, hors de la joie de se dévouer! Est-ce vrai? est-ce faux? est-ce une histoire? est-ce une légende? Je n'en sais rien; mais, histoire ou légende, il n'y aurait rien, dans un tel servage, qui ne fût de nature à dignifier la personne qui sut l'inspirer et le poëte qui sut le subir comme une suzeraineté féodale du prestige sur l'imagination. Ce servage volontaire et avoué d'une âme enthousiaste à la femme suzeraine ne fut-il pas, dans le moyen âge de l'Italie, de l'Espagne et de la France, un des caractères de la chevalerie des sentiments? chevalerie affichée parce qu'elle portait au grand jour les couleurs de la reine innomée du champ clos?
Que furent donc Béatrice pour le Dante? Éléonore d'Este pour le Tasse? Vittoria Colonna pour Michel-Ange? la Fornarina elle-même pour Raphaël, si ce n'est les dames de leurs pensées? les unes pures comme l'idéal, les autres descendant comme des étoiles trop près de terre, qui filent en s'éteignant dans nos horizons?