VI.
Ce fut cet instinct qui me conduisit, au commencement de ma vie, dans l'atelier de Canova, à Rome; il me parut le plus idéal, le plus gracieux, le plus virgilien, le plus épris de la beauté des formes de tous les modernes.
J'avais vu à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, le tombeau du pape; les deux lions au repos, symbole de la force, et le Génie de la Mort, le plus bel adolescent qui soit sorti du marbre; j'avais vu ce groupe, d'une tristesse sereine et lumineuse comme la mélancolie de l'espérance, éclairé par la coupole de Saint-Pierre de rayons de soleil du matin qui semblaient faire palpiter les chairs et frissonner la peau du marbre de la douce tiédeur de l'aurore.
J'avais pensé à cette autre statue du beau Memnon que la chaleur de l'aurore égyptienne faisait chanter dans son manteau de pierre. J'étais revenu vingt fois, attiré par je ne sais quoi (c'était l'indéfinissable, ce qui attire le plus dans l'homme, dans la femme ou dans leur image). J'étais revenu le matin, à midi, le soir, étudier les différents effets des heures du jour sur cette statue du Génie de la Mort. Je ne pouvais croire qu'un homme vivant eût fait cela; je me figurais que ce Génie, ce lion, ce groupe, étaient tombés de la voûte de Saint-Pierre de Rome, tout sculptés là-haut par quelque ciseau angélique du temps de Michel-Ange ou de Raphaël. J'étais ivre de marbre; j'avais dix-huit ans, âge où les impressions sont des vertiges; je n'osais pas me faire présenter à Canova; j'adorais en silence et de loin son génie. Ce ne fut que dix ans plus tard que j'approchai enfin de ce grand artiste.