X. - XI.
Quand je revins, la République était l'Empire. M. de Marcellus continuait de reporter ses regards en arrière, et moi à payer à mes braves amis le prix d'une vie politique qui m'avait ruiné en sauvant un jour mon pays. Je ne me doutais guère que je ferais un jour l'épitaphe de ce cher voisin. Voici sa vie en deux mots.
Il était né dans le midi de la France, près de Bordeaux, patrie de l'éloquence des Girondins, de la philosophie sceptique et spéculative de Montaigne, de la science politique de Montesquieu, cet Aristote moderne de la France.
Il passa sa première jeunesse au château de Marcellus, dirigé dans ses études par son père, aussi classique que lui. Son mariage, sa carrière, l'avaient éloigné de ce lieu; mais son coeur y était resté, et il y retournait toujours avec bonheur. Le nom de Marcellus venait d'un camp romain établi sur ce coteau. La terre avait été achetée d'Henri IV lui-même, et sa famille y ajouta alors ce nom. Ce Marcellus romain, au lieu de mourir comme Caton ou Brutus, ou de plier de mauvaise grâce comme Cicéron, avait pris l'exil comme un intermédiaire entre la persécution et l'abjection; il s'était retiré volontairement dans l'île de Mitylène; il y vivait d'études compatibles avec la tyrannie et avec la liberté; il avait conservé ses amis à Rome, et entre autres Cicéron qui lui écrivait sans cesse d'y rentrer afin d'avoir un complice de sa faiblesse. Mais Marcellus persistait à penser que la meilleure place sous un tyran aimable et doux était la plus éloignée; il vécut à distance et mourut en paix, véritable homme d'honneur de la République.
Ce que la République était pour le général romain, la Restauration le fut pour M. de Marcellus: un engagement auquel il ne voulut jamais manquer, véritable homme d'honneur de la Restauration.