IV.
«Hérault de Séchelles descendit le premier de la charrette. Avec l'élan et le sang-froid d'une amitié qui pousse le coeur vers le coeur, il approcha son visage de celui de Danton pour l'embrasser. Le bourreau les sépara. «Barbare! dit Danton à l'exécuteur, tu n'empêcheras pas du moins nos têtes de se baiser tout à l'heure dans le panier.»
«Camille Desmoulins monta ensuite. Il avait repris son calme au dernier moment. Il roulait entre ses doigts les cheveux de sa femme, comme si sa main eût voulu se dégager pour porter cette relique à ses lèvres. Il s'approcha de l'instrument de mort, regarda froidement le couteau ruisselant du sang de son ami; puis, se tournant vers le peuple et levant les yeux au ciel: «Voilà donc, s'écria-t-il, la fin du premier apôtre de la liberté! Les monstres qui m'assassinent ne me survivront pas longtemps. Fais remettre ces cheveux à ma belle-mère,» dit-il ensuite à l'exécuteur. Ce furent ses derniers mots. Sa tête roula.
«Danton monta après tous les autres. Jamais il n'était monté plus superbe et plus imposant à la tribune. Il se carrait sur l'échafaud et semblait y prendre la mesure de son piédestal. Il regardait à droite et à gauche le peuple d'un regard de pitié. Il semblait lui dire par son attitude: «Regarde-moi bien, tu n'en verras pas qui me ressemblent.» La nature cependant fondit un instant cet orgueil. Un cri d'homme arraché par le souvenir de sa jeune femme échappa au mourant. «Ô ma bien-aimée, s'écria-t-il les yeux humides, je ne te verrai donc plus!» Puis, comme se reprochant ce retour vers l'existence: «Allons, Danton, se dit-il à haute voix, point de faiblesse!» Et se tournant vers le bourreau: «Tu montreras ma tête au peuple, lui dit-il avec autorité, elle en vaut bien la peine.» Sa tête tomba. L'exécuteur, obéissant à sa dernière pensée, la ramassa dans le panier et la promena autour de l'échafaud. La foule battit des mains. Ainsi finissent ses favoris.