XX.
Après s'être rafraîchie et enivrée comme l'Arabe lui-même au vent de cette rivière, femelle du Rhône, elle se précipite vers lui dans les plaines du Dauphiné.
On s'engorge comme elle dans les premiers défilés de roches grises qui tracent son cours, à droite, vers les montagnes du Bugey, à gauche, vers les collines du Revers-Mont et de la basse Franche-Comté. Cette route est serpentante comme la couleuvre d'eau bleue qui se glisse à vos pieds à travers les prairies étroites et les petits caps de rocher qui servent de lit à la rivière. L'écume et la fraîcheur de sa course, le cliquetis des cailloux qu'elle remue en courant, vous inspirent le frisson voluptueux d'un bain frais.
Des groupes de jolies pêcheuses, trempant leurs jambes nues dans l'eau transparente, et se jetant, avec de joyeux rires, les gouttelettes de l'eau de leurs filets au visage, forment à chaque tournant sous vos yeux de vrais paysages du Poussin.
On se croirait dans les gorges de la Sabine d'Horace, sur les rives du _præceps Anio_; tout a un caractère de grâce et de gaîté terrestres qui rappellent l'Arcadie: ses bergers, ses pêcheurs, ses nymphes, ses radeaux chargés d'herbes odorantes qui traversent le fleuve au chant des faneuses pour porter d'une rive à l'autre les foins du pré penchant à la meule ou à l'étable des troupeaux.
C'est ainsi que de scène en scène pastorale on arrive à la hauteur de la vallée de Nantua, sans y entrer et en la laissant à sa droite.