XII.
Nous venons de voir ce que c'est que le paradoxe en matière de sentiment sous la plume d'un écrivain de génie: une absolution de mauvais exemple chantée comme un _Te Deum_ aux excès et aux forfaits de la démagogie de 1793 sur les lèvres d'un saint; des maximes pernicieuses de fausse économie sociale dans la bouche d'un homme charitable égaré par sa passion de soulager le pauvre peuple. N'en parlons plus, et souvenons-nous tour à tour tantôt d'adoucir, tantôt de réprouver les étranges disparates de cette philosophie à tiroir.
Ceci est en effet un roman à tiroir, comme l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, comme la _Nouvelle Héloïse_, comme tout ce qui est beau dans l'art d'écrire. Ce livre, comme tous ces livres d'art supérieur, n'est évidemment pas son but à lui-même. C'est un cadre dans lequel l'écrivain, tour à tour philosophe, penseur, sophiste, poëte, prend, comme l'aigle, son lecteur à terre, l'emporte avec lui ça et là dans l'irrésistible élan de son style, lui fait parcourir un pan de l'espace, lui donne le vertige, l'enthousiasme, le délire de son talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni de son sujet parcouru à grand vol, le dépose à terre sûr de le reprendre à son gré et lui dit de nouveau: «Allons!» comme le cheval de Job ou comme l'hippogriffe de l'Arioste.
Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conçu, médité, écrit par un écrivain consciencieux et humain; c'est le procédé d'un dieu de la plume, d'un possédé de la verve, qui se dit à soi-même: «À quoi bon composer du vraisemblable? À quoi bon faire naître la curiosité, l'intérêt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs? Je n'ai pas besoin de ces procédés vulgaires: je suis moi, j'ai mon talisman en main, j'ai mes ailes au talon, je vais où je veux; qui m'aime me suive!»