‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 160 sur 162 · XIV.

XIV.

Qui n'a pas senti, souffert, pensé, songé, sur tant de misères? Quel poëte ne les a pas éprouvées toutes par la sympathique faculté de saisir tout ce que l'humanité souffre encore en lui?

Qui n'a pas senti que le plus inépuisable et le plus lamentable des sujets est une de ces misères? Et que serait-ce si c'était toutes à la fois! Moi-même, à peu près vers le même temps où Hugo concevait son épopée des _Misérables_, ce retentissement du gémissement des choses humaines résonnait dans mon coeur, et j'écrivais aussi, non un livre entier, non un livre dogmatique, mais un épisode de toutes ces misères résumées en moi. Puis le besoin de venir en aide à mon pays, ce grand misérable, m'enlevait le loisir nécessaire à mon oeuvre; puis les calamités réelles de la misère relative m'atteignaient en me forçant à un travail de manoeuvre arriéré pour que d'autres ne souffrissent pas par ma faute; je fermais dans mon coeur la source de larmes sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous le fouet de la nécessité. Je comprends très-bien que Victor Hugo, plus libre, plus plein de loisirs que moi, ait été tenté par ce seul sujet, véritablement digne de l'homme, par ce poëme, terrible et touchant à l'invraisemblable, de la misère des êtres humains: seulement je ne comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle des êtres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre la société.

Qui fait cela? Est-ce la société qui a fait la vie? est-ce elle qui a fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'inégalité, inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais l'accuser, non; c'est irréfléchi et c'est barbare. Elle souffre assez de ces misères: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance de les supprimer toutes; adressez-vous à Dieu, qui a fait l'homme misérable, et n'ajoutez pas le supplice de haïr au malheur de vivre ensemble pour mourir si vite des mêmes supplices!