XXI.
«--Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince. Cette Médée, redoutable patronne de notre village, fait encore trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs enchantements; voyons comment va s'y prendre notre maître pour nous inspirer envers elle des sentiments plus doux.
«--Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le chantre des Argonautes.
«--Pour nous mieux pénétrer de la bonté de votre cause, ajoutai-je, ne trouverez-vous pas à propos de prononcer lentement, de vous arrêter de temps à autre, et même de traduire quelquefois en passant, comme si ce que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup à l'intelligence de votre auditoire?
«--Je vous comprends, me répondit en souriant le poëte, et je vous obéirai.
«--Mais d'abord, quelques mots de préambule, nous dit alors notre prudent lecteur, pour vous expliquer où nous allons prendre le récit. Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du poëme, ou plutôt comme si vous aviez oublié ces étranges aventures datant de trois mille années, pour prêter votre mémoire à des faits plus récents.
«Il entre beaucoup de généalogie dans toute histoire mythologique. Je ne vous ferai pas néanmoins remonter plus haut que l'arrière-grand-père de notre héros. Éole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre Éole, roi d'une contrée de Thessalie, eut deux fils: Créthée, père d'Æson et de Pélias, puis Athamas, père de Phryxos et d'Hellé; je vous fais grâce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin, s'étendrait facilement jusqu'à Ulysse. À la mort de Créthée, Pélias usurpa le trône d'Iolchos au détriment d'Æson, son frère aîné; et quand Jason, fils d'Æson, revendiqua la couronne, son oncle Pélias, avant de la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grèce la toison d'or qui se trouvait en Colchide. C'était la dépouille du bélier ailé que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacrée après son voyage aérien. Il fuyait la colère de son père, et dans son trajet il laissa tomber sa soeur Hellé, menacée comme lui par une marâtre, dans le détroit qui porte encore aujourd'hui son nom. Aiète, fils du Soleil et frère de Circé, régnait alors à Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour épouse Chalciope, sa fille aînée, soeur de Médée. Phryxos mort, ses fils partirent pour aller réclamer en Grèce l'héritage de leur père et pour le venger.
«Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'île de Mars, et en furent ramenés par les Argonautes. Ceux-ci, commandés par Jason, ont surmonté les écueils des Cyanées, les périls d'une mer inconnue, et sont arrivés à l'embouchure du Phase, auprès de la ville d'Aia, capitale du royaume d'Aiète. C'est là que les deux premiers livres du poëme d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisième.
«Christopoulos lut alors d'une voix cadencée ces vers qui dans sa bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme inexprimable. Pour plus de sûreté, il m'avait engagé à suivre sa lecture sur mon exemplaire, où je notais au crayon ses pauses et ses remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, où je l'ai suivi d'aussi près qu'il m'a été possible.»