XIII.
Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue _Lamartine_, nom qui s'inscrivit de lui-même le lendemain de la victoire de la République conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides qui voulaient tuer à la fois l'ordre et la liberté, nom qui me fait penser toutes les fois que je passe, même dans ce quartier de petits trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal bâtie, mal pavée, et à laquelle on a laissé par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard. Cela ressemble à s'y méprendre à une rue des quartiers déserts de Rome qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani; tout y est silence, solitude, petits métiers, revendeurs, encadreurs, marchands de légumes avariés ou de pommes ridées pour les petits ménages, étalées sur des devantures aux vitres cassées.
De distance en distance des portes d'_allées_, souvent solitaires et silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit de vieilles portes grillées comme des restes d'anciens couvents, de longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets, sous la garde sévère d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se disperse de seuil en seuil, à mesure qu'il s'éloigne de l'école. L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrière lui, et, ne voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de la cour et remonte, un livre à la main, dans sa chambre haute.
On devine aisément que les loyers n'y sont pas à grands prix; mais ce qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces allées et de ces cours qui semblent aboutir à des cloaques, s'étendent, sur le derrière de ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu élevés, ou des maisons proprettes, toutes semblables à des villages rustiques, dont les petits jardinets palissadés et les fenêtres tapissées de cordes étalent au soleil le linge blanc des ménages pour le sécher au vent.
Ces espaces irréguliers, coupés de sentiers qui s'entre-croisent pour aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter les oiseaux qui découvrent partout une feuille pour se nicher, une tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir.
Ces mendiants ailés, mais gais parce qu'ils ont des ailes, égayent tout le jour le silence de ces quartiers dépeuplés.