‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 41 sur 162 · XVIII.

XVIII.

Quelques jours après ce jour, le soir, à l'heure où quelques rares amis, que la mort décime d'année en année, viennent causer un moment de la journée, et savoir si la sentinelle oubliée n'a pas été relevée de son poste, on annonça Adolphe Dumas et son frère.

Il entra en boitant, le visage gai, le front ruisselant de sueur, et retomba essoufflé sur le canapé.

--Je vous croyais parti? lui dis-je.

--Non, me répondit-il, je pars demain, et je n'ai pas voulu vous laisser ici sans vous dire adieu, et vous souhaiter un doux automne, ainsi qu'à madame de Lamartine et à cette nièce qui s'oublie auprès de vous pour vous faire oublier ce qu'on ne peut oublier, ajouta-t-il en passant le revers de sa large main sur ses yeux.

--À moins qu'on ne le remplace, lui dis-je.

Puis nous causâmes des tendresses et des amusements de la campagne. Mes chiens semblaient l'entendre, et se dressaient sur leurs pattes pour lui lécher amicalement les mains. Sa forte voix, où vibrait la franchise de son coeur, les excitait. Les animaux aiment ce qui est fort et doux; la franchise de l'accent les étonne et les émeut; ils ont le tympan sensible et juste. Il en était importuné, je les éloignai.

--Non, dit-il, laissez-les faire, ils savent ce qu'ils font; ils comprennent plus vite que nous qui nous sommes et qui nous aimons! Car les animaux, Madame, dit-il à ma femme, c'est un grand et doux mystère!--ses yeux se mouillèrent; il n'y a que les hommes solitaires, malheureux, attentifs et bons qui le devinent. Voyez le chien du _Lépreux_ dans Xavier de Maistre, votre ami, comme c'est vrai, comme c'est compris, comme c'est senti! comme ces méchants enfants, quand ils le poursuivent et le lapident, lorsqu'il franchit malheureusement le mur de la léproserie et qu'il revient mourir aux pieds de son maître, font honte à l'homme! comme le lépreux est deux fois lépreux après avoir perdu sa compagnie dans son enclos!

Et il sanglota tout bas, comme un homme fort qui ne veut pas pleurer et que le sanglot étrangle.

Nous fîmes silence un moment: il reprit, en s'adressant à ma femme:

«--Et moi aussi, Madame, et moi aussi; après ma mère, mes frères, ma soeur, mes amis, ce que j'ai le plus aimé, le plus regretté, le plus pleuré sur la terre, c'est un pauvre oiseau, c'est ma tourterelle; c'est l'amie, c'est la compagne du solitaire. Vous l'avez connue, Lamartine, vous l'avez caressée sur ma fenêtre, sur le bout de mon lit, à mon chevet, sur le dossier de mon fauteuil, sur mon épaule, sur mes cheveux, sur ma main, quand j'écrivais. Hélas! dit-il, en s'attendrissant, vous ne la reverrez plus! Elle a péri, comme tout ce qui m'aime, par la pierre d'un enfant méchant, d'un de ces enfants de Paris qui ne sentent la vie qu'en donnant la mort à tout ce qui vit inoffensif, de douceur, de charmant, d'aimant auprès d'eux!

Oh! l'homme, ajoutait-il en élevant ses deux longs bras au niveau de sa belle tête, c'est bien méchant, cela vit de meurtre; mais l'enfant, c'est bien plus cruel, puisque cela a tous les instincts méchants de l'homme, toutes ses passions féroces sans avoir encore la raison qui les modère, ou les éclaire.

Cela éteindrait les étoiles, si ses mains malfaisantes pouvaient atteindre jusque-là!...

--Je ne dis pas non, répondis-je; aussi, voyez comme les animaux les redoutent. Si mon petit chien voit passer un régiment dans la rue, il me suit sans y faire attention; mais s'il aperçoit de loin un groupe d'enfants sur le trottoir, il se jette à toute course de l'autre côté de la rue, il se range et il évite les ennemis naturels de tout ce qui est bon et faible, et il va m'attendre bien loin au delà du danger.

L'homme veut des opprimés; l'enfant veut des victimes. C'est un enfant qui s'amusa à tordre le cou à la tourterelle amie de Dumas.

--Oh! lisez-nous les vers que vous avez faits sur ce pauvre oiseau, lui dirent ma femme et ma nièce, émues d'avance de son émotion.

--Je le veux bien, reprit-il, mais pardonnez-moi si ma voix s'altère et tremble un peu à chaque strophe, Madame. Hélas! on pleure quand on peut dans cette triste vie, ajouta-t-il, je n'avais que cette amie à pleurer: voilà!

Et il récita, au lieu de les lire, ces strophes dont Jules Janin a dit, en parlant des grands auteurs sauvés par une élégie immortelle:

«Peut-être un jour Adolphe Dumas, quand on le connaîtra mieux, quand on voudra le relire, avec la bonne volonté de tirer son nom de l'abîme, sera sauvé par son élégie _à sa Colombe!_»

Jugez-en vous-mêmes, âmes tendres, pour qui nulle tendresse de l'âme n'est perdue, quelle que soit la chose qui vous aime. Ce n'est pas un badinage que de perdre cruellement ce qui vous a aimé!

MA COLOMBE.

SA VIE.

Quand Flora reniait jusqu'à la Providence, Et qu'après l'impudeur vint l'âge d'impudence Et des amants qu'elle a trahis; Il lui restait encor, tout meurtri de sa cage, Un oiseau de boudoir, regrettant le bocage, Et qui meurt du mal du pays.

Elle ne l'aimait plus, c'était gênant pour elle, D'avoir à son oreille un cri de tourterelle Et d'entendre la nuit, le jour, Les reproches que font aux femmes inconstantes Les oiseaux amoureux, dont les voix haletantes Se plaignent des torts de l'Amour.

Alors on m'apporta l'amour de tous les âges, La colombe des saints, des vierges et des sages, Messager providentiel Qui de tout temps, oiseau plus sacré que les autres, Va, du front de Jésus aux lèvres des apôtres, Porter les messages du ciel.

La colombe malade et les paupières closes Posa sur mes deux doigts ses deux petits pieds roses. Eh! d'où viens-tu, pour m'enchanter. Bel oiseau d'Orient, lui dis-je, et de l'Aurore? Et du dernier soupir qui lui restait encore, Le mourant se mit à chanter.

Depuis ce jour et tous les jours que Dieu fait naître Elle n'a plus quitté ma chambre ou ma fenêtre. Tous les matins à son réveil, Esclave de son coeur, mais libre de ses ailes, Les ouvre comme deux éventails de dentelle Et les étend à son soleil.

Son parc a quatre murs, et sa verte prairie Fleurit depuis dix ans sur ma tapisserie. Sans volière et sans pigeonnier, N'ayant rien et pas même une cage où la mettre, Je lui dis: vole, et prends chez moi comme ton maître, La liberté d'un prisonnier.

Chaste, elle entend gémir les tendres hirondelles, Les passereaux légers, les ramiers infidèles, Mais en repousse les aveux. Elle sait que je l'aime, et, pour ma récompense, Elle vient sur mon front, comme un oiseau qui pense, Faire son nid dans mes cheveux.

On redevient enfant, dit-on, quand on est père, On passerait sa vie à faire sa prière À genoux devant un berceau. Ayez une colombe, et n'importe laquelle, En vivant avec elle, en jouant avec elle, Avec elle on devient oiseau.

Ainsi quand je suis seul, ainsi quand je m'attriste Des misères de l'art et du métier artiste, Écrire, alors m'est odieux. Elle vient sur ma page, et m'empêche d'écrire, Et bat de l'aile, et part d'un long éclat de rire Qui nous fait rire tous les deux.

Elle se dit: Voilà mon ami qui travaille. Et vole sur les toits chercher un brin de paille, Ou bien quelque autre chose ailleurs, Et vient le déposer au milieu d'un poëme, Sur les vers que je lis d'un poëte que j'aime, Et souvent ce sont les meilleurs.

Son luxe, c'est d'avoir sans cesse, toujours pleine, Sa baignoire, et plein d'eau son plat de porcelaine, Elle y plonge, et me fait soudain, Son lac au fond des bois, dont la source remonte Aux jardins de Paphos, de Gnide et d'Amathonte, Du Nil, du Gange et du Jourdain.

Agitez un mouchoir, le blanc c'est son symbole, Elle décrit dans l'air la même parabole, Et vient chanter sur votre main. Un bouquet dans un vase, ou sur la cheminée, Le matin elle y fait son lit de la journée, Et le soir, jusqu'au lendemain.

Comme un ruisseau limpide, Ève amoureuse d'Ève Son amour idéal, l'autre amour qu'elle rêve Elle l'a vu dans un miroir, Et donne à son image, inquiète et jalouse, Tous les baisers d'amante et jamais ceux d'épouse, Comme l'amour qui vit d'espoir.

Elle est devant sa gloire et devant son image, Elle la trouve belle, elle lui rend hommage, Mais elle garde son honneur. Et douze fois par jour, sur son trône de reine, Elle écoute à ses pieds ma pendule d'ébène, Sonner douze heures de bonheur.

Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mélange, Pur comme les esprits, ailé comme les anges? Je ne sais comment te nommer. Pour l'homme de prière et pour l'homme d'étude La colombe au désert, Dieu dans la solitude, Leur nom? C'est le besoin d'aimer.

À moins qu'un noir vautour, ou quelque oiseau d'Asie, Ou l'oubli de son maître, ou de la poésie, Ou les romans qu'elle aura lus, Ne l'enlèvent aussi pour être malheureuse, Et passer de l'amour à la vie amoureuse Jusqu'à ce qu'elle n'aime plus,

Je te garde, et je dis ce que disent tes mères Aux ramiers pétulants des amours éphémères: Allez, allez, mes beaux ramiers, Outre l'oiseau perdu, je crains encore l'épreuve, Qui me la prendrait vierge et me la rendrait veuve, Cherchant son grain sur vos fumiers!

À celui qui mourra le premier! si c'est elle, Je voudrais lui promettre une gloire immortelle, Comme son immortel amour; Si c'est moi, qu'elle pleure une nuit sur ma tombe Et qu'on dise: On a vu son âme et sa colombe Qui s'envolaient au point du jour.

MA COLOMBE.

SA MORT.

Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue, Elle s'en est allée et n'est pas revenue, Elle a changé, tu changeras... Et tout ce que fait dire une femme infidèle, Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle, Et l'oubli venge des ingrats.

Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante, Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante, Elle venait pour se nourrir, Elle venait manger et boire sur mes lèvres; Ses baisers plus ardents avaient toutes les fièvres; Il semblait qu'elle allait mourir.

Hier, et ce matin, toute la matinée Elle m'avait suivi, pauvre prédestinée! Sur la prairie, au bord des eaux, Rien ne la tentait plus: à tout indifférente, Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente, Ni le chant des autres oiseaux.

Elle suivait son maître, et jamais que son maître; Nous avions une voix pour mieux nous reconnaître, Et quand l'appelait cette voix, Elle aurait tout quitté, ma blanche tourterelle, Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle, Et sa couvée au fond des bois.

Nos penchants étaient nés de notre solitude, Et notre amour venait de cinq ans d'habitude, Cinq ans de travail et d'ennuis. Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble, Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble Tous les jours et toutes les nuits.

Mes amis le disaient, je puis bien le redire; Elle avait tout d'humain, excepté le sourire. Nous la regardions en tremblant, Et plus on regardait ses yeux pleins de lumière, Plus on me demandait si l'âme de ma mère N'était pas dans cet oiseau blanc.

Elle avait le souci d'une femme amoureuse Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse; Et je la portais dans mon sein. Et je disais souvent, le soir dans la campagne: Dieu, qui me savait seul, m'a donné pour compagne L'image de son Esprit-Saint!

Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout à l'heure, Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure. Et dites-moi si j'ai raison: Mon miracle d'amour, ma colombe adorée. Un chien de boucherie, un chien l'a dévorée À la porte de ma maison.

Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause; Sitôt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose, La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu? Et notre Ève est partout, partout le mauvais ange, Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange, Voilà le sort de la vertu.

Oh! loi, cruelle loi, si tu n'étais pas sainte! Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte? Pas même sa mère ou sa soeur, Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme? Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une âme? Pourquoi me donniez-vous un coeur?

Elle est morte à présent et votre loi m'accable, Qui veut que l'innocent meure pour le coupable; Mais n'importe, je m'y soumets. Vingt fois depuis vingt ans, ô ma belle colombe! J'aurai fermé les yeux pour adorer la tombe Où j'ai mis tout ce que j'aimais.

À Paris, je dirai, car il faudra tout dire, Que les petits enfants ont pleuré ton martyre, Et, vieux, te pleureront longtemps. Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprévoyance, Mais elle est morte aimée, elle est morte en Provence; Elle est morte un jour de printemps.

Morte parmi les fleurs, morte comme une rose Qui demandait d'éclore et qui n'est pas éclose, Et c'est ainsi qu'elle finit. Vierge comme une vierge au jour de sa naissance, Elle a fait de l'amour son rêve d'innocence, Elle n'a jamais fait son nid!

Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie, Je ne t'oublîrai pas, si le monde t'oublie. Adieu donc, ma compagne, adieu! Et pour ne plus mourir, ma colombe chrétienne, Tu n'as pas d'âme? Prends la moitié de la mienne, Et recommande l'autre à Dieu.

On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouillés lui-même; il se leva péniblement, comme en sursaut, avec l'aide du bras de son frère, qui l'emporta à travers ma cour jusqu'à son fiacre.

Et je ne le reverrai plus.