‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 57 sur 162 · VII.

VII.

Ces dialogues ont cependant de grands défauts, qui semblent tenir au génie un peu verbeux de la Grèce, et au génie un peu sophistique de Platon, plus qu'à l'âme naturellement ouverte, simple, sincère et courageuse de Socrate. Parmi ses défauts, je noterai d'abord leur forme même, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse l'argumentation.

Le dialogue est une pensée à deux, à trois ou à quatre interlocuteurs; sans doute cette manière de penser à deux ou à trois peut éclaircir quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages des interrogations utiles, auxquelles le maître répond, réponses qui répondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres s'adressent peut-être en silence.

C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux premiers éléments de la question qu'on débat, afin qu'un argument porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernière; c'est le moyen de détruire en passant toutes les objections qui se présentent à l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien définir tous les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'après la conclusion il ne puisse subsister aucune équivoque ou aucun malentendu dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les enfants, comme on peut le voir dans nos catéchismes ou dans nos manuels.

Mais, par cela même que c'est le mode d'argumentation puéril et diffus qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus propre à fatiguer, à ennuyer, à impatienter les hommes faits, qui cherchent les idées, et qui se lassent de vaines paroles.

Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des puérilités et des ignorances qui ne sont plus de leur âge; il perd le temps, et il dégoûte la pensée du but, en la traînant impitoyablement par tant de circonvolutions, de demandes et de réponses sur la route; l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il l'abandonne tout à fait à ces fastidieux ambages, rebuté, avant d'arriver, par les détours inutiles qu'on lui fait faire.

C'est ce qui arrive très-souvent à l'homme le mieux disposé qui ouvre au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux à l'attendre; l'esprit est saisi à chaque instant d'une de ces impatiences fébriles qui bouillonnent en nous jusqu'à un véritable accès de colère, croyant toujours toucher à un but qu'on lui dérobe toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon procédé pour le convaincre. Voltaire, à cet égard, pensait comme nous; il bénit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage, quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.