IX.
Un troisième défaut plus grave des Dialogues, défaut qui touche au fond même de l'enseignement de la vérité aux hommes, c'est le procédé d'argumentation employé par Socrate dans Platon, pour enseigner ses disciples.
Les premières qualités d'un sage, qui enseigne des vérités nouvelles à l'humanité, c'est la charité d'esprit, l'amour, la pitié, la condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'âme envers les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette compatissance, cette clémence de coeur, doivent se manifester dans les leçons du sage à ses frères par un mode d'argumentation qui l'abaisse vers ses auditeurs pour les élever jusqu'à lui.
C'est le procédé contraire ici qui est employé par Socrate (toujours dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur, goguenard, ironique; il tend des embûches de paroles à ses auditeurs; il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hâte pas de les en retirer; il plaisante, non pas amèrement, mais superbement, avec eux de leur chute; il les humilie par sa supériorité, au lieu de les relever par leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon, a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en résulte, dans l'effet général des Dialogues, je ne sais quel sourire sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le disposer à la confiance; on craint toujours de marcher sur un piége de sophiste, quand on devrait s'abandonner sans défiance à la main du sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle sérieusement ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le maître qu'on devrait adorer.
Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus; il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vérité n'a besoin d'en employer pour se manifester à l'esprit.
La forme directe du discours, ou même la forme parabolique de l'Évangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part à lui-même, sont mille fois supérieures en lumière, en brièveté et en persuasion.
Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a l'esprit véritablement assourdi par ce roulis d'un océan de paroles pour dire la vérité philosophique la plus usuelle, on se dit à soi-même: Il faut que ces Grecs d'Athènes eussent bien des heures de loisir à dépenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour de ces escrimes d'idées de leurs sophistes, pour perdre tant de temps et tant de paroles à écouter ce Socrate ou à lire ce Platon!
Et, en effet, ce défaut de Socrate et de Platon tient aux défauts du temps et du peuple d'Athènes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il n'était pas occupé à se défendre contre les Perses ou à se déchirer lui-même par ses factions, aimait à se passionner à froid, pour ou contre ses sophistes; ces sophistes, consommés dans le métier de l'éloquence, étaient aux philosophes et aux politiques ce que les comédiens sont aux héros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les académies et dans les places publiques; ils accoutumaient les Athéniens à ces jeux d'idées et de paradoxes qui rendaient l'oreille fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait bien parler leur langue à ce peuple infatué. Voilà sans doute pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!
Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses dialogues, en nous hâtant d'arriver au _Phédon_, le chef-d'oeuvre de toute la philosophie de Socrate.