‹ Cours familier de Littérature - Volume 14Chapitre 9 sur 162 · IX.

IX.

Ce fut le temps où il acheva ses Mémoires politiques, commencés, retouchés, polis, raturés, comme sa situation, pendant toute sa vie politique. M. de Marcellus avait été le confident de ses retouches.

Dévoué de bonne heure à ce grand écrivain, par admiration d'abord, par communauté de cause ensuite, par affection sincère enfin, il attendit la mort de M. de Chateaubriand pour ne pas contrister sa vieillesse par les sévérités de ses commentaires.

M. de Chateaubriand mourut le jour du triomphe de la République contre les factieux qui voulaient s'en emparer pour la pervertir en démagogie folle et sanguinaire. Aux journées de juin 1848, nous gagnâmes la bataille des trois jours dans les rues de Paris; ce fut un triomphe douloureux, mais ce fut le premier triomphe de la République française sur la démagogie. Le bruit de cette bataille empêcha la France de ressentir la perte de son grand écrivain. Sa vieillesse avait été morose, désenchantée de poésie, hors l'amitié pieuse d'une femme dévouée à sa gloire _quand même_, et au culte de quelques rares amis, parmi lesquels quelques spirituels observateurs qui affectaient la tendresse et qui prenaient mesure de ses faiblesses.

Ses Mémoires parurent: ils étonnèrent le monde par l'esprit de ses jugements sur les hommes et sur les choses de son temps. On eût dit qu'il n'avait jamais eu besoin d'indulgence, et que le monde ne continuait de vivre après lui que pour se charger de ses vengeances. Je ne parle pas ici par ressentiment d'auteur, car je suis le seul poëte du temps et le seul homme politique de son époque qui soit, comme poëte, placé par lui dans la compagnie immortelle d'Homère, de Virgile, de Racine, et, comme homme de tribune et de hautes affaires, au rang des hommes de bon sens. Je n'avais pas alors supporté le poids de la révolution de 1848 et de la République. Je lui suis très-reconnaissant en ce qui me touche; je n'avais jamais été de ses amis, je n'avais aucun droit à m'attendre à ses jugements favorables. Il ne m'aimait pas; il évitait de prononcer mon nom pendant sa vie, et, comme ministre des affaires étrangères, il nuisait à ma fortune. Mais il m'a rendu bien plus qu'honneur comme poëte, et plus que justice comme homme politique.

Ce livre a des pages admirables comme style, et déplorables comme caractère. Roman grec dans le commencement, diatribe universelle à la fin, il affecte partout un style tellement figuré, tellement recherché, tellement _ronsardisé_, par l'affectation du style gaulois de Rabelais et de Montaigne, qu'on ne sait en quel siècle on vit en le lisant. Rien n'y coule, tout s'y cristallise pour briller; chaque phrase demande à être trois fois lue, mais relue deux ou trois fois pour être comprise. C'est une énigme perpétuelle offerte par l'auteur à la malignité du lecteur. Disons franchement le mot, c'est mauvais en masse, souvent beau en détail; cela n'honore pas M. de Chateaubriand, et cela déshonore autant qu'il le peut tout son siècle.

Eh bien, ce livre, mauvais de forme, même de fond, a servi de texte à un excellent livre. C'est le commentaire respectueux, mais juste, du disciple sur le texte d'un maître qui s'égare. Ce commentaire est bien supérieur au texte; toutes les _anecdotes_ y sont rectifiées, toutes les injures palliées, tous les excès de bile adoucis, tous les venins de style réparés, déplorés, excusés, de façon qu'il ne reste guère que de belles choses à admirer et un grand homme à comprendre.

M. de Chateaubriand doit immensément à M. de Marcellus; il le réhabilite en étendant son manteau sur ses défauts de coeur et sur l'affectation de style de ce grand écrivain. Peut-être y a-t-il trop d'indulgence, mais qui sera indulgent, si ce n'est un ami?

M. de Marcellus absout M. de Talleyrand de crimes. Le nom de M. de Talleyrand, dit M. de Marcellus, ne tombe jamais de la plume de M. de Chateaubriand sans y avoir été marqué d'un fer chaud à son passage. Et, à propos de ces crimes, il est curieux de lire ce qu'en dit M. de Talleyrand lui-même cité par M. de Marcellus:

«Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de la mer; il revient sur ses pas, et il noie. J'ai eu des faiblesses; quelques-uns disent des vices; mais des crimes? Fi donc!»

M. de Marcellus explique son amitié pour M. Bertin, cet homme d'État de la presse dans le _Journal des Débats_, par une sympathie de coeur conçue entre eux au chevet de mort de madame de Beaumont, fille charmante du ministre de Louis XVI, décapité (M. de Montmorin).

M. de Chateaubriand adorait madame de Beaumont; il lui érigea un monument funèbre à Rome, dans l'église Saint-Louis-des-Français, pendant qu'il était secrétaire d'ambassade sous le cardinal Fesch. Avoir pleuré ensemble une personne aimée est le lien des coeurs.

La carrière entière de M. de Chateaubriand se ressentit de cette sympathie des _Débats_. MM. Bertin, les complices de son opposition royaliste contre les Bourbons, ne l'abandonnèrent jamais, même sous la monarchie de 1830, à laquelle ils adhérèrent par politique, monarchistes de toutes les monarchies, mais monarchistes exigeants et inquiets, qui personnifient encore aujourd'hui l'exigence et l'inquiétude du caractère de leur premier maître. Cela fait honneur aux deux, il se cache toujours un bon sentiment dans les âmes qui ont aimé!

C'est le parfum de l'amour, indélébile comme ce qui est divin; on sent jusqu'à la dernière vieillesse qu'il a passé dans les coeurs, et qu'il a amélioré la nature.