X.
Socrate laisse Thrasymaque déborder en un interminable discours contre l'utilité de la justice; puis il reprend:
«Fais-moi la grâce de me dire si un État, une armée, une troupe de brigands, de voleurs, ou toute société de ce genre, pourrait réussir dans ses entreprises injustes si les membres qui la composent violaient les uns à l'égard des autres les règles de la justice?
«--Elle ne le pourrait pas.
«--Et s'ils les observaient?
«--Elle le pourrait.
«--N'est-ce point parce que l'injustice ferait naître entre eux des séditions, des haines et des combats, au lieu que la justice y entretiendrait la paix et la concorde?
«--Soit, pour ne pas avoir de démêlés avec toi.
«--On ne peut mieux, mon cher. Mais, si c'est le propre de l'injustice d'engendrer des haines et des dissensions partout où elle se trouve, elle produira sans doute le même effet parmi les hommes libres ou esclaves, et les mettra dans l'impossibilité de rien entreprendre en commun?
«--Oui.
«--Et si elle se trouve en deux hommes, ne seront-ils pas toujours en dissension et en guerre, et ne se haïront-ils pas mutuellement, comme ils haïssent les justes?
«--Ils le feront.
«--Mais quoi! pour ne se trouver que dans un seul homme, l'injustice perdra-t-elle sa propriété, ou bien la conservera-t-elle?
«--Qu'elle la conserve, à la bonne heure.
«--Telle est donc la nature de l'injustice, qu'elle se rencontre dans un État ou dans une armée, ou dans quelque autre société, de la mettre d'abord dans une impuissance absolue de rien entreprendre par les querelles et les séditions qu'elle y excite; et ensuite de la rendre ennemie et d'elle-même, et de tous ceux qui lui sont contraires, c'est-à-dire des hommes justes, n'est-il pas vrai?
«--Oui.
«--Ne se trouvât-elle que dans un seul homme, elle produira les mêmes effets: elle le mettra d'abord dans l'impossibilité de rien faire, par les séditions qu'elle excitera dans son âme, et par l'opposition continuelle où il sera avec lui-même; ensuite elle le rendra son propre ennemi et celui de tous les justes; n'est-ce pas?
«--Soit.
«--Mais les dieux ne sont-ils pas justes aussi?
«--Supposons-le.
«--L'homme injuste sera donc l'ennemi des dieux, et le juste en sera l'ami.
«--Courage, Socrate, régale-toi de tes discours! je ne te contredirai pas, pour ne pas me brouiller avec ceux qui nous écoutent.
«--Hé bien, prolonge pour moi la joie du festin, en continuant à répondre.