XV.
Le 18 novembre.
«Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m'enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat! Que de mécomptes dans la vie!
«Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine; c'est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière; papa quelquefois descend, et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des _Antiquités de l'Église anglo-saxonne_. Ce gros livre étonnait Pierril. _Qué de mouts aqui dédins!_[2] Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l'âme était immortelle; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant: «Donc, Mademoiselle, vous êtes philosophe.» Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour la soirée.
[Note 2: En patois du pays: Que de mots là-dedans!]
«Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand regret; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours l'air philosophe.
«Avec qui croirais-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine? Avec Platon: je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon: mais je lui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une femme, Platon n'aurait pas écrit cela: tu le penses bien? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que _je suis philosophe_, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le coeur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle: je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m'aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n'envie d'autre beauté que celle de l'âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois: je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu: c'est aussi pour en être aimée davantage.
«Que de choses me viennent, s'il ne fallait pas te quitter! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là: j'aime à finir le jour en prières.»
Le 20 novembre.
«J'aime la neige: cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue, me déplaisent, m'attristent; aujourd'hui je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir, ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. _Dieu répandit partout la grâce et la beauté._
«Il faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.»
· · ·