‹ Cours familier de Littérature - Volume 15Chapitre 164 sur 193 · XXIV.

XXIV.

Et voyez maintenant comme elle aime les bêtes! Insensé qui ne les comprend pas! Lisez les lignes suivantes, et jugez combien la piété bien entendue et bien sentie s'étend à tout, depuis l'étoile incommensurable jusqu'au pauvre petit chien qui n'a que ses deux pattes à laisser à sa maîtresse. J'ai toujours reproché au christianisme son insensibilité pour les animaux, comme si ce qui aime tant n'avait point de coeur, comme si ce qui pense, calcule et combine, n'avait point sa part d'intelligence. Encore une fois lisez ceci.

«Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; je souffrirais bien plus ailleurs; je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui.

· · ·

«Un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bête! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit: «Soulagez-moi!» Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le coeur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux, me venant de Lili! Un chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

«Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange: tant le coeur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bête. Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au _bon Dieu_. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant? et le coeur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.»

Le 1er juillet.

«Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.»

Le 2 juillet.

«Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appellera le _rosier du Chien_. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au coeur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.»