‹ Cours familier de Littérature - Volume 15Chapitre 192 sur 193 · XXI.

XXI.

Voulez-vous connaître, à travers les murs, la vie recueillie de ces pauvres manoirs qui ont gardé loin du monde les oubliés du nouveau siècle, comme les coquillages des mers de l'Ouest gardent entre leurs écailles, concassées par le flux et reflux de l'élément des tempêtes, les animalcules rejetés par les flots et endormis sur quelques grèves isolées de vos rivages? Lisez d'un bout à l'autre Mlle de Guérin: c'est un Walter Scott sédentaire qui fait partie du monument et qui vous le décrit sans y penser. Elle n'en a pas seulement la vue, elle en a l'intelligence et le goût, elle en fait partie, elle en est le centre. Nulle part, pas même dans Chateaubriand, ce prophète du passé, la noblesse indigente de ces manoirs nobles n'est si clairement décrite. On y voit le paysage extérieur, les collines lointaines, le ruisseau au bas, le moulin au bruit monotone, les champs verts ou jaunes de la moisson, remontant vers la maison, les vergers plus haut, le jardin avec ses arbres grêles et ses carrés de légumes entourés de bordures de buis on d'oeillets, le perron enfin, où quelques figuiers empaillés l'hiver et quelques grenadiers en caisse étalent contre les murs leurs larges feuilles lapidaires ou fleurissent pour embaumer le seuil.

Lisez encore Mlle de Guérin, si vous voulez connaître les habitants de ces antiques demeures. Voilà le père revenant de ses champs pour l'heure des repas, et embrassant ses enfants qui l'attendent pour prendre avec lui le dîner frugal sur la table de la cuisine, au milieu de cinq ou six serviteurs respectueux quoique familiers. On bénit le pain à haute voix, pour que la reconnaissance précède le bienfait. Le cidre ou le vin du pays coule modérément dans le verre des hommes; les femmes ou les filles ne boivent que l'eau puisée dans une tasse de cuivre au seau de la porte. Après le repas, on cause un moment, puis le père rentre dans sa chambre, les filles au salon, les fils courent à leurs jeux dans les prairies ou dans le ruisseau du moulin avec les petits paysans de leur âge, et reviennent le soir chargés du poisson de l'étang ou de la tonte des peupliers. La plus âgée des jeunes personnes s'enferme seule dans sa petite chambre pour lire, étudier, écrire, prier solitaire. Mais à qui écrira-t-elle? à elle-même; elle note simplement ses impressions de la journée sans penser qu'un autre oeil que le sien sondera jamais ces doux mystères. Les notes se multiplient, les morts surviennent, les douleurs enseignent les résignations, la religion console, les tendresses de famille s'exaltent et se concentrent dans l'excellent et malheureux père, puis tout se décolore excepté la piété, et tout meurt.