‹ Cours familier de Littérature - Volume 15Chapitre 22 sur 193 · XXII.

XXII.

Ici vous fermez le troisième tiroir, et l'auteur en ouvre un autre à propos d'une certaine famille Thénardier dont il a besoin pour changer les décorations de son drame. C'est le tiroir épique, c'est la bataille de Waterloo: qu'a-t-elle à faire dans cette épopée de petites misères d'un forçat et de quatre filles dans le bourbier du bagne ou des mauvais lieux de Paris: à moins que ce ne soit pour exciter la pitié sur ces quatre-vingt mille malheureux soldats de vingt ans, hier heureux laboureurs, arrachés à leur famille par un conquérant, pour les pousser sur quatre lieues de carnage? Mais alors ce n'est pas le conquérant qu'il faut plaindre, ce sont les peuples! Ce n'est pas sur le héros coupable de la seconde invasion qu'il faut appeler l'intérêt au nom de la gloire d'un homme, c'est sur la nation dont il creuse la fosse arrosée de sang innocent dans cette plaine sinistre de Waterloo.

Le prétexte à ce récit historique et épique de Waterloo est tout bonnement ce Thénardier, le rôdeur nocturne du cimetière d'armée qui dépouille de ses bagues, de sa montre d'or et de sa bourse un officier de cuirassiers blessé, et qui, l'ayant ainsi réveillé de sa léthargie, se fait passer pour un sergent de l'armée ramassant les blessés, et se sauve en laissant l'officier pénétré d'une aveugle reconnaissance.

De ce détail de la fortune de Thénardier, Hugo s'élève à vol d'aigle dans le champ de bataille impérial du siècle, et il écrit une bataille de Waterloo qui efface, selon moi, tout ce qu'on a, jusqu'ici, écrit de lyrique sur ce champ de mort.