‹ Cours familier de Littérature - Volume 15Chapitre 91 sur 193 · XXXIII.

XXXIII.

La société, tout imparfaite qu'elle est, parce qu'elle est l'expression d'un être imparfait, est le grand fait accompli des siècles. Il faut le reconnaître ou s'appeler Titan; tout remettre en question, comme les utopistes; se constituer en état de révolte radicale contre la forme de l'humanité tout entière, c'est-à-dire en état de démence et de frénésie contre la FORCE DES CHOSES, cette souveraineté absolue de Dieu.

Que la société, sans cesse pénétrée de l'esprit divin, qui est un esprit de paix et non de guerre, s'interroge sans cesse elle-même pour savoir ce qu'elle peut introduire d'améliorations pratiques dans ses formes et dans ses lois sans faire écrouler l'édifice, qu'elle s'appelle tour à tour oligarchie, aristocratie, monarchie, démocratie, république, selon que la force des choses, la tradition, l'innovation, lui indique dans quelle région de la hiérarchie humaine se trouve le plus de droit, de force conservatrice, d'autorité nécessaire, de lumière législative, de responsabilité et de passion du bien général. C'est l'acte même de la vie sociale; c'est la pulsation du pouls, c'est le battement du coeur de l'humanité; ce sont quelquefois les changements d'attitude, debout ou assis, des peuples en révolution; c'est la FORCE DES CHOSES en législation.

Mais qu'on fasse espérer aux peuples, fanatisés d'espérances, le renversement à leur profit des inégalités organiques créées par la FORCE DES CHOSES, et maintenues par la nature elle-même sous peine de mort; qu'on leur persuade que les deux bases fondamentales de toute société non barbare, la propriété et la famille, ces deux constitutions de Dieu et non de l'homme, peuvent être déplacées par le radicalisme sans que tout s'écroule à la fois sur la tête des radicaux comme des conservateurs, c'est là le rêve, c'est là la démence, c'est là le sacrilége, c'est le drapeau rouge ou le drapeau noir de la philosophie sociale! Tout ce qu'il y a de raison, de bon sens, de lumière dans l'intelligence humaine, doit se rallier et protester contre ces doctrines qui seraient le suicide de l'humanité.

On peut y pousser son siècle de deux manières: soit par la violence et par le levier de la loi agraire, comme Catilina à Rome et Babeuf à Paris; soit par l'excès des tendances égalitaires et par la magie séductrice d'un idéal plus beau que nature, comme Victor Hugo et les utopistes.

Malgré ses protestations sincères et courageuses contre toute coercition violente à ses fins, la seule magie de son éloquence, les seuls mirages de ses promesses, la seule séduction de ses songes dorés, font de son livre un livre malsain de fait. Il est trop beau pour être innocent. Il ne sait pas dire à la société humaine d'assez rudes vérités; il lui masque la face impassible de la FORCE DES CHOSES; il la soulève contre le fait accompli; il la flatte plus qu'il ne l'éclaire; il donne tort partout à la société contre la misère, contre la nécessité, contre le crime; il lui reproche ses impuissances.

Les utopistes sont souvent plus à craindre que les scélérats eux-mêmes, parce qu'on ne s'en défie pas et qu'on aime ses flatteurs. Platon, Fénelon, Morus, ont peut-être fait verser autant de sang que Catilina. Que Victor Hugo prenne garde à ce côté de son génie! et qu'avant d'énoncer sa théorie du progrès sans limites, il étudie profondément la FORCE DES CHOSES, la loi de la nature, incommutable comme la nature elle-même.

Nous sommes tous des _misérables_, et nous ne serons jamais des dieux!

Mais, pour tempérer nos misères et pour désarmer l'utopie, le ciel nous a laissé un divin intermédiaire, l'assistance mutuelle, cette charité de tous pour tous.

Que la société l'introduise en plus forte dose dans ses lois, à chaque misère sociale qui se révèle.

La charité légale est le traité de paix entre nous.