XVIII.
Le Tasse s'encouragea de plus en plus à son poëme par la faveur que lui témoignait la princesse. La gloire n'était plus seulement pour lui dans une vaine et froide renommée, mais dans l'applaudissement d'une femme adorée qui donnait un coeur à cette gloire. Il en écrivit six chants en quelques mois, avec la double inspiration de la poésie et de l'amour. Il s'était décidé enfin à l'écrire dans le rhythme chantant de l'Arioste, son prédécesseur et son modèle, c'est-à-dire en stances régulières de dix vers, sorte de récitatif admirablement approprié au récit, assez musical pour soutenir l'haleine, pas assez pour fatiguer l'oreille.
L'Arioste avait assoupli ce mètre à la poésie légère, le Tasse allait l'élever à la poésie héroïque. C'était une grande audace au Tasse d'affronter de si près dans Ferrare la comparaison avec l'Homère du badinage italien. Nous trouvons dans une lettre de Voltaire à Chamfort du 16 novembre 1774, une appréciation admirablement juste de cet Arioste que le Tasse allait surpasser dans le sujet, en l'imitant dans la forme. Nous sommes heureux de rencontrer dans l'esprit si juste et si infaillible de Voltaire notre propre opinion de l'immense supériorité de l'Arioste sur son copiste naïf mais négligé, la Fontaine.
«À propos, Monsieur,» dit Voltaire, «vous me reprochez, mais avec votre politesse et vos grâces ordinaires, d'avoir dit que la Fontaine n'était pas assez peintre. Il me souvient en effet d'avoir dit autrefois qu'il n'était pas un peintre aussi fécond, aussi varié, aussi animé que l'Arioste, et c'était à propos de _Joconde_; j'avoue mon hérésie au plus aimable prêtre de notre Église.
«Vous me faites sentir plus que jamais combien la Fontaine est charmant dans ses bonnes fables; je dis dans les bonnes, car les mauvaises sont bien mauvaises; mais que l'Arioste est supérieur à lui et à tout ce qui m'a jamais charmé, par la fécondité de son génie inventif, par la profusion de ses images, par la profonde connaissance du coeur humain, sans faire jamais le docteur; par ces railleries si naturelles dont il assaisonne les choses les plus terribles! J'y trouve toute la grande poésie d'Homère avec plus de variété, toute l'imagination des _Mille et une Nuits_, la sensibilité de Tibulle, les plaisanteries de Plaute, toujours le merveilleux et le simple. Les exordes de tous ses chants sont d'une morale si vraie et si enjouée! N'êtes-vous pas étonné qu'il ait pu faire un poëme de plus de quarante mille vers, dans lequel il n'y a pas un morceau ennuyeux, pas une ligne qui pèche contre la langue, pas un tour forcé, pas un mot impropre? Et encore ce poëme est tout en stances!
«Je vous avoue que cet Arioste est mon homme ou plutôt un dieu, comme disent messieurs de Florence, _il divin' Ariosto_. Pardonnez-moi ma folie. La Fontaine est un charmant enfant, que j'aime de tout mon coeur; mais laissez-moi en extase devant _messer Ludovico_, qui d'ailleurs a fait des épîtres comparables à celles d'Horace. _Multæ sunt mansiones in domo patris mei_, il y a plusieurs places dans la maison de mon père; vous occupez une de ces places. Continuez, Monsieur, réhabilitez notre siècle; je le quitte sans regret. Ayez surtout grand soin de votre santé. Je sais ce que c'est que d'avoir été quatre-vingt-un ans malade.
«Je suis toujours très-fâché de mourir sans vous avoir vu.»